Philippe BRADFER, La nuit du passage, Weyrich, coll. « Noir corbeau », 286 p., 23 €, ISBN : 9782874899874
Paru en 1999 chez Luce Wilquin, le roman La nuit du passage retrouve une jeunesse, révisé par l’auteur, paré d’un entretien inédit avec Christian Libens et assorti d’une nouvelle, Givet est un songe. Les premières pages tournées, on se trouve face à un monde qui n’est plus, celui des bateliers de la Meuse il y a quelques années d’ici, à hauteur de Givet : un univers propre arrimé au rythme du fleuve, fragilisé par l’évolution des transports et qui se débat pour survivre face aux gros tonnages. C’est là que revient le commissaire Lartigue, enquêteur au SRPJ de Reims, pour fêter la mise à la retraite d’un collègue qui lui est resté cher. Il lui est impossible de retourner dans ce lieu sans se remémorer une affaire vieille de 20 ans, celle du meurtre d’un marinier au terme d’une rixe. D’autant qu’une lettre est remise à Lartigue signée de la main de Céline, dont le père est incarcéré depuis pour cet homicide, qui demande à le voir. Il n’en faut pas plus pour reléguer les festivités au second plan et mobiliser son esprit en marge de tout mandat.
L’élément déclencheur, c’est une lettre rédigée par un certain Schuller, proche des protagonistes de l’affaire, qui fait état de regrets avant sa propre mort, une sorte de confession à demi-mot de nature à susciter bien des interrogations. Lartigue, que le malaise a gagné, ne peut résister à rouvrir le dossier et à entamer des recherches. Reconstituant les nœuds relationnels de l’affaire, il sillonne le village, s’imprégnant des lieux, mobilisant ses propres souvenirs, sollicitant ceux des autres, avec le doute et l’intuition qui lui ont valu sa réputation de fin limier obstiné. Il lui faudra de la ténacité pour vaincre les résistances et la loi du silence, trop de personnes ayant trouvé leur compte dans cette erreur judiciaire.
Au fil de ses recherches, c’est tout un monde qui s’ouvre à nous. Celui d’une petite ville de province avec ses notables et ses secrets bien gardés, ses commerces qui ont tiré leur richesse de la vie du fleuve, celui des mariniers qui vont et viennent, passent les frontières, soumis aux caprices de l’eau.
Philippe Bradfer, qui se confie dans l’entretien en fin de volume, ne cache pas l’admiration qu’il voue à l’œuvre de Georges Simenon, qui lui-même connaissait bien la vie des bateliers (il a vécu sur un bateau entre 1928 et 1930) et avait pris leur monde pour cadre de certaines des enquêtes de Maigret, notamment dans la région de Givet. Cependant, Lartigue n’est pas le double de Maigret, comme l’auteur le souligne, même s’il en décline librement une forme de relation au monde, un regard posé sur les humains animé par la volonté de comprendre en s’imprégnant de leur univers mental. C’est sans doute cette dimension, qui anime généralement les romans policiers les mieux réussis, qui donne son plein charme à un enquêteur dont de nouvelles aventures nous sont d’ores et déjà annoncées.
Thierry Detienne
Plus d’information
- Lartigue, un commissaire de province (Le Carnet et les Instants n°224, 2025)