« La neige est une musique intérieure »

Béa­trice LIBERT, Une quinte de toux, Mur­mure des soirs, 2025, 108 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931235324

libert une quinte de touxAu départ des maux du corps, Béa­trice Lib­ert en arrive à clamer son attache­ment à la langue française. Une thérapie sal­va­trice.

Serait-elle hypocon­dri­aque, cette nar­ra­trice qui a pour habi­tude de sur­veiller l’état de ses ongles ? Au point de se croire l’objet d’une malé­dic­tion. Par une étrange con­t­a­m­i­na­tion, tout objet saisi par ses menottes s’en trou­verait anéan­ti.

Béa­trice Lib­ert traque les imper­fec­tions de l’organisme humain, bou­tons, acouphènes et autres panaris. De la migraine, elle écrit : « un nom bien trop joli pour la chose, un mot à détourn­er comme une indi­ca­tion impro­pre au diag­nos­tic ». Et si le remède à tous ces maux se trou­vait en elle ? « Là, je peux dénouer les lacets de la douleur, tir­er à blanc sur mes idées noires, respir­er comme une jument qui rue, tor­dre à mains nues les éche­veaux de l’angoisse et rire, rire, rire aux éclats, rire jusqu’à ce que la migraine s’évapore et qu’il n’en reste rien ». Avec humour, l’autrice dis­sèque les tra­vers que sont les vols planés plus ou moins maitrisés. Der­rière ces con­stats mi-amusés, mi-agacés, elle réflé­chit à la valeur de l’existence : « ce qui pèse le plus dans la bal­ance, c’est le sens éminem­ment secret de la vie ». Et de s’interroger sur l’énigme de la vie intérieure, alors même que l’apparence physique échappe à ses pro­tag­o­nistes.

En une exis­tence, que n’accumule-t-on comme mal­adies et désagré­ments plus ou moins con­traig­nants ? L’oubli étant l’un des plus cru­els à l’heure où sévit quelque­fois une « Mémoire mitée, trouée, per­forée ». Béa­trice Lib­ert ne cache rien des affres du temps, de la peur de la mort, du poids des sou­venirs d’enfance, même quand ils se font sévères. « Au soir de l’existence », la nar­ra­trice con­tin­ue de s’émerveiller devant « le sil­lon fécond de l’inattendu ». Loin de s’agacer face au vieil­lisse­ment, elle en souligne la pro­fondeur. « Regard à moins longue portée, mais vision qui va plus loin que l’instant bleu. » Et la femme de réfléchir aux lignées mar­quées par la trans­mis­sion de tant de gestes répétés. Comme une cordée qui sem­ble infinie.

Le pansement de la langue

Vous êtes-vous déjà inquiétés des vari­antes lex­i­cales des éter­nue­ments ? Dans Une quinte de toux, Béa­trice Lib­ert en dresse une liste, dûment doc­u­men­tée. C’est qu’elle jon­gle avec les reg­istres lan­gagiers, pas­sant d’un vocab­u­laire plus pop­u­laire ou une for­mu­la­tion en wal­lon à un tour plus pré­cieux. Sen­si­ble aux lex­iques et à la portée des mots, elle n’hésite pas à jouer avec eux : des doux leur­res au verbe emmacraler. Elle ose les néol­o­gismes (tels les verbes s’indéciser et oison­ner), s’intéresse aux pos­si­bles tra­duc­tions d’expressions. Et milite en faveur de la recon­nais­sance parisi­enne du mot « pet » (avec la pronon­ci­a­tion orale de la con­sonne finale, qui dis­tingue le der­rière). Béa­trice Lib­ert fait aus­si l’éloge des mots qui ont le pou­voir d’embellir une journée, fût-elle banale. Elle s’insurge con­tre les angli­cismes et défend sa langue mater­nelle, féconde en imag­i­naire. À quoi bon rem­plac­er la musi­cal­ité des mots du quo­ti­di­en par celle venue d’Amérique ? Ce qui ne l’empêche pas de dénon­cer les tics lan­gagiers qui amoin­dris­sent la langue française et trahissent « une inca­pac­ité à dire, à nouer les deux bouts d’une réflex­ion ».

Ce petit livre est bien plus dense qu’il n’y parait à pre­mière vue. C’est que le savoir d’une vie s’y trou­ve dis­séminé. L’autrice y partage même son elixir : « Inspir­er trois fois et pronon­cer lente­ment trois expres­sions dif­férentes dès potron-minet ».

Angélique Tasi­aux

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