Un coup de cœur du Carnet
Alexandre MILLON, Bérose et moi, Murmure des soirs, 2025, 190 p., 17 €, ISBN : 978–293123533
« Qui suis-je ? Aucun autoportrait n’épuisera le sujet. Mais si on parle de qui je suis dans ce texte, alors disons un trio. Auteur, narrateur, personnage. Comme dans le jazz, nous improvisons sur diverses réalités. En joie et en partage. (…) »
L’œil de l’écrivain Alexandre Millon use avec subtilité de deux focales. Il voit et regarde large et loin pour décrypter les pressions et dépressions du monde qui l’entoure tout en faisant œuvre de miniaturiste… Il sculpte des médailles, des gros-plans et, dans ces allers-retours de scènes, de situations et de relations, il écrit également une forme de chronique permanente du temps qui est le sien et qui devient nôtre par la qualité son écriture. C’est que l’auteur pratique un style fait de suspensions du temps qu’il décrypte tant et tant dans des portraits, des points et contrepoints où l’on se dévisage et se confronte à l’impertinence de la morale quand la beauté joue des tours dans les « gargouilles » qu’il a implantées ça et là tout le long de ses vagabondages énigmatiques. Par ailleurs, il prête aussi attention à l’inattendu pour dire le temps qui est le nôtre.
«J’écris dans une brasserie de la Grand-Place de Mons. Je referme mon ordinateur. Bérose n’a pas l’air content et j’en suis désolé. J’ai un rencard avec une personne rencontrée grâce à mes livres. Une lectrice, on dit, pour faire court. On a rendez-vous à l’Hôtel de Ville, près du singe : ce qui me va parfaitement. … » (La lectrice)
À travers ses récits et ses chroniques, Alexandre Millon provoque des saisissements dans la lecture en faisant surgir çà et là, soit l’auteur, le personnage ou le narrateur qui aiment manifestement se faire la nique pour nous surprendre et rivalisent de compétences pour créer ainsi des petites pièces qui tentent de nous dévoiler la « machine-fiction » de l’auteur, où le biographique constitue une des bases en filigrane.
L’humour, l’ironie même, affleure souvent dans ces textes tout entiers inscrits dans des stratégies de révélation. La littérature est le socle même de ce livre : ses impasses, ses émerveillements et surtout son insaisissable mystère. Une des clés dans l’art d’Alexandre Million, qui en possède quelques-unes depuis l’entreprise de son œuvre, apparait d’évidence : la beauté entre-aperçue et fugace miroite tout au long du livre.
L’auteur dévoile peut-être ici une forme de précis testamentaire tant la matière de ses récits oscille entre l’émerveillement et la conscience du temps qui rétrécit…
Bérose et moi offre à notre lecture plus que des saillies dans le monde informe qui nous accueille, ce sont aussi , dans la plus grande discrétion, inséminées dans le tissu du texte, des formes de confessions à propos d’une vie d’écrivain et des ressorts souvent retors de la création littéraire.
Alexandre Millon signe ici un livre révélateur et singulier qui nous rend complices, vigoureux et amoureux de ce singulier combat qui est le métier d’écrire…
Daniel Simon