Généalogie des mensonges paternels

Un coup de cœur du Carnet

Dominique COSTERMANS, Un conteur hors père, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2025, 136 p., 20 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 978-2-87489-985-0

costermans un conteur hors pèreDominique Costermans aime agrémenter ses titres de jeux de mots, qu’il s’agisse de ceux de ses recueils de nouvelles comme Petites coupures (2014) ou En love mineur (2017), publiés chez Quadrature ou de ses romans, Outre-Mère, réédité chez son nouvel éditeur Weyrich (après des débuts chez Luce Wilquin), et le tout dernier Un conteur hors père. Après avoir déjà abordé le mutisme des adultes et les secrets qui les entourent à travers la figure maternelle dans son premier roman, Dominique Costermans y revient dans celui-ci en abordant cette fois le versant paternel. Cela donne une enquête intime, comme les aime la journaliste qu’elle est, et une descente vertigineuse dans les faux-semblants d’un passé familial, tout en se jouant du lecteur quant à la véracité autofictionnelle du récit.

Tout commence en 2000 autour des funérailles de Georges Van Dam, décédé à l’âge de 88 ans, atteint de troubles de la mémoire. Un comble pour cet homme qui n’avait de cesse de se glorifier d’un passé aventureux au Congo pendant quinze ans, en Israël et au Japon, moins longtemps. Présentes à la cérémonie, la fille, Lucie, et Hélène, la veuve, nettement plus jeune que Georges, et mère de Lucie. Il faut dire que l’homme a déjà pas mal aimé. Il aurait ainsi eu deux premiers fils nés d’un premier mariage.

Lucie, la narratrice, se remémore les grands moments de la vie familiale et les sempiternelles prises de paroles de Georges qui revient sans cesse sur ses faits d’armes. Ses récits se multiplient et se sédimentent en une sorte de mythologie familiale, certifiée par la mère. Lucie pose sur son père un regard entre fascination et crainte. Il faut dire que le bougre ne lui passe pas grand-chose, même s’il révèle en de rares moments des tendresses paternelles et une secrète admiration. Il exerce un contrôle tyrannique sur les sorties de sa fille, ses lectures, son courrier, même ses règles et surtout son désir de devenir… journaliste. Raciste, vantard et imbu de lui-même, il est capable de colères froides. Mais il a face à lui une fille qui lui tient tête, va contourner ses interdits, fuguer trois fois, etc.

Pour qui est né début des années 1960 comme l’autrice, le roman a un parfum de nostalgie et rappelle une époque où beaucoup d’espoirs étaient encore permis. À travers les épisodes de la vie de la narratrice, on se souvient des manifestations contre les Pershing américains en Belgique, de Bob Dylan, Simon & Garfunkel, de la télévision qui était encore nationale, de la célèbre taverne bruxelloise L’Archiduc, le Walen buiten, tandis qu’à travers les souvenirs grandiloquents du père, ce sont la Résistance, la Guerre froide, le Congo, l’Indépendance qui défilent au gré de notre lecture.

Plusieurs strates généalogiques et niveaux de lecture densifient le roman. Il a ainsi par moments une épaisseur historique, en particulier quand surgit l’ombre d’un aïeul potentiel, Louis-Marie Van Dam, ancien gouverneur de l’État indépendant du Congo, dont le nom a été donné à la capitale du Kivu, Vandamville, rebaptisée Nguba, à l’Indépendance. Un ancêtre sur lequel le père laissera planer un doute quant à la véracité de la filiation, tout comme Dominique Costermans qui écrit dans une des nouvelles du recueil Les petits plats dans les grands (Weyrich), que la ville de Bukavu, ex-Costermansville, a été fondée par un aïeul. « Décidément, je n’en sortais pas avec ces récits entremêlés de vrai, de faux, avec ce sac de nœuds qui m’étranglait. Qui était vraiment mon père ? Était-il encore possible de démêler le vrai du faux ». C’est sur ces mots de la narratrice (qui a vu simultanément surgir une mèche blanche en une nuit, comme l’autrice en arbore une) que se termine la première partie.

La seconde va s’atteler à cette quête de la vérité, enquête quasi journalistique menée par Lucie Van Dam, contre l’avis de sa mère. Ses recherches vont l’amener, et nous avec, de surprise en surprise, mais aussi vers la reconstruction d’identités dispersées pour aller vers un éventuel apaisement et une possible réconciliation. Celle-ci démarre par une rencontre à Paris avec… son éditrice, car Lucie est devenue écrivaine avec, comme « terrain de jeu la nouvelle ». Outre l’enquête généalogique de la narratrice, l’autrice joue à un double-jeu avec ses lectrices et lecteurs. Pour qui connait tant soit peu le travail de Dominique Costermans, des indices sont disséminés pour suggérer un éventuel pacte autobiographique. Si la narratrice s’interroge sur les affabulations, voire mensonges du père, l’autrice questionne de même son rapport au réel en tant qu’écrivaine : face aux « traqueurs d’autobiographie » comme elle les qualifie, elle met en avant son manque d’imagination et poursuit : « (…) je me sentais obligée de justifier ce handicap en le parant de tous les termes à la mode : autofiction, récit, roman vrai, extimité. » Les glossateurs ajouteront roman à clés. Que ce soit dans la vie ou l’écriture, le roman tourne autour de cette question : « Mentir, entre guillemets, était-ce vraiment mentir ? ».

Michel Torrekens

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