Marcel LECOMTE, Le suspens, suivi de Autres scènes et personnages, Préface d’Éric Brogniet, lecture critique de Philippe Dewolf, Taillis Pré, coll. « Erotik », 2025, 224 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87450–240‑1
Le narrateur, et son lecteur avec lui, observe la scène. Il la regardera se dérouler en la décomposant mentalement, tentera de déceler la part de mystère qu’elle contient et qui vient lentement de faire réapparaitre – bien mieux qu’un souvenir personnel –, une présence, celle « d’un moi passé, d’un moi des lointains ». La scène en question se répète, en de multiples et fragiles variations, d’un court chapitre à l’autre. Les personnages de ce théâtre intime ne sont souvent que deux.
Un certain M., et une figure féminine, différente d’un chapitre à l’autre, souvent désignée par « la Dame », ou par une initiale. L’observation délicate de la scène – café, bar, librairie, musée, et peu de choses qui sortent de l’ordinaire d’une rencontre impromptue, puis renouvelée volontairement – rend visibles quelques motifs d’un fétichisme assez quelconque, attendu du personnage masculin de la part de « la Dame » : jupe ou robe courte, bottes de cuir ou bottines luisantes, jambes couvertes de bas à résilles, un « angle de chair » discret autour des genoux, parfois une chevelure particulière, couverte ou non, et ponctuellement, un « petit fouet » dont la présence n’est jamais clairement explicitée, mais qui peut naturellement évoquer un rapport de domination.
Dans Le suspens, publié en 1971 après la mort de son auteur, l’écrivain Marcel Lecomte (1900–1966), le narrateur omniscient se trouve, à chaque rencontre nouvelle, émotionnellement soumis en effet à un sentiment de réapparition de la toute première protagoniste du récit : son initiatrice à la sensualité, une certaine « Fr. » d’origine allemande, dont il fut étroitement épris à l’été 1918, entre La Hulpe et Bruxelles, et qui le quitta à l’automne. Les amateurs de séances libertines en seront ici pour leurs frais : les rideaux sont tirés sur les secrets d’alcôve. Toute l’écriture de Lecomte est tendue sur une seule ligne : renouveler par les mots la contemplation de la figure féminine, de ses gestes et ses mouvements, présence quasiment spectrale qui à chaque rencontre évoque « une parenté d’émoi », « la sorte de continuité de trouble et de bonheur qu’il retrouve en lui en liaison avec son passé ». Et c’est là que réside le soulèvement poétique de ce récit évanescent (en partie autobiographique) d’une soumission inlassable à l’attente et au désir de l’autre, dont Philippe Dewolf et Éric Brogniet donnent à lire la réédition au Taillis Pré, en l’augmentant d’autres « scènes » inédites ou parues en revues.
Avec Paul Nougé et Camille Goemans, Marcel Lecomte est l’un des fondateurs, en 1924, du surréalisme en Belgique, par le biais des tracts de Correspondance (1924–1926). S’il se fit assez rapidement évincer de cette première publication collective, en raison de son intérêt jugé trop grand pour l’œuvre littéraire, il n’en demeura pas moins proche de ses amis surréalistes, participant ponctuellement à la poursuite de certaines activités du groupe, et cela jusqu’à sa mort en 1966. Lecomte publie un premier recueil en 1922 chez Paul Neuhuys à Anvers, et est par ailleurs l’un des premiers à fréquenter l’écrivain dadaïste belge Clément Pansaers, ainsi que le cercle de l’écrivain et dramaturge allemand d’avant-garde Carl Sternheim, qui vivait à Bruxelles. Son œuvre littéraire et poétique, d’un érotisme latent, et quoique rééditée de longue date par les soins de Dewolf, demeure encore fort méconnue, alors qu’elle est, avec celles de Paul Colinet ou Irène Hamoir, l’une des plus insolites qui soit, dans les alentours du surréalisme et au-delà.
Et cela, en raison sans doute des nombreux intérêts de l’auteur, qui par Pansaers fut initié à Dada mais également aux philosophies extrêmes-orientales, ainsi que, plus tard, à l’ésotérisme, et à la critique d’art : dans les dernières années de sa vie, Lecomte est attaché aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, et rédigea de très nombreuses chroniques artistiques et littéraires, ses propres livres, proses ou poèmes, étant illustrés par Magritte, Jane Graverol, Suzanne Van Damme ou le tout jeune Pierre Alechinsky. Quatre décennies plus tard, n’ayant pas cessé d’écrire ni de publier, notamment dans La Nouvelle Revue Française, il est encore l’auteur d’un recueil de textes, préfacé par Jean Paulhan, paru en 1964 au Mercure de France, et intitulé… Le Carnet et les instants. Un titre emblématique, depuis devenu familier aux lecteurs de ce blog et de la revue imprimée de la Direction des Lettres.
« À quoi le monde ressemblerait-il s’il n’y avait des connexions secrètes ? »
Alain Delaunois