Tout le monde passe à l’attaque !

Aurélien DONY (texte) et Nina NEURAY (illus­tra­tions), Cric ! Crac ! Les tau­pes passent à l’attaque !, Cot­Cot­Cot, 2025, 40 p., 16,20 €, ISBN : 978–2‑930941–78‑3

dony neuray cric crac les taupes passent a l attaque« Tou­jours, il fait tout noir. Tou­jours, on n’entend rien. C’est comme ça, vous savez, sous nos pas, sous nos pieds. C’est comme ça en vérité, sous nos pas, sous nos pieds : du noir partout dedans, silence partout autour. » L’incipit de l’album se détache par son blanc lumineux sur une dou­ble page noire. Mais finale­ment pas si noire que cela, des ombres s’y dis­tin­guant, comme quand après quelques sec­on­des dans l’obscurité on perçoit dif­férentes tex­tures obscures. Et n’entendrait-on pas aus­si des bruits dans ce calme pré­ten­du­ment opaque ? En effet, « ça grat­te, ça griffe, ça chante, ça sif­fle, ça creuse, ça fouille, ça trépigne et ça grouille ». Des créa­tures qui s’affairent sous terre… Serait-ce des lom­brics, des ger­billes, des limaces ? Non, des tau­pes creu­sant des ter­ri­ers avec un zèle métic­uleux. L’une d’entre elles s’avère « espiè­gle et téméraire, amuse la galerie, tra­vaille avec vigueur [et] aux unes, aux autres, sans cesse ouvre son cœur… ». D’emblée, par cette courte descrip­tion, Mira attire notre sym­pa­thie, immé­di­ate­ment ren­for­cée par l’introduction de couleurs chaudes dans les illus­tra­tions. Elle et ses con­génères fouis­seurs aux pelages uniques (tabac, gris, souris, cognac, bleus et autres) s’agitent tels des nageurs souter­rains, et se meu­vent joyeuse­ment au cœur d’un sol meu­ble, raci­naire et rhi­zomique. « Cric ! Crac ! On met la terre en vrac ! »

De temps à autre, Mira s’écarte de la com­pag­nie de ses copines dis­traites par de juteux vers, pour humer l’air frais de son muse­au réjoui. Au cœur d’une plaine cha­toy­ante où s’enchevêtrent fleurs déli­cates, plantes graciles et végé­taux ondoy­ants, elle retrou­ve son amie Mireille et, ensem­ble, elles s’émeuvent de tout ce qu’elles perçoivent sans le voir. Leurs sens en éveil, elles don­nent corps au vivant (oiseaux, lap­ins, escar­gots, herbe, soleil…) grâce à leur imag­i­na­tion fer­tile. Ces escapades clan­des­tines leur per­me­t­tent de respir­er plus ample­ment dans un quo­ti­di­en qu’elles chéris­sent pour­tant. Mais un matin, Mira se réveille per­tur­bée par le vacarme qu’elle entend : les « cric ! » et les « crac ! » réson­nent dif­férem­ment, d’une façon qui n’augure rien de bon : « Mira en est cer­taine : quelque chose se trame. Elle sent venir la peine, elle sent venir les drames. » Son inquié­tude est ren­for­cée alors qu’elle ren­con­tre « près des eaux, entre les roches, une enfant, [qui] de ses larmes abreuve la riv­ière ». La fil­lette, mor­ti­fiée par ce que ses sem­blables tra­ment, l’avertit qu’un ultra­su­per­marché va être con­stru­it et que son habi­tat va être saccagé ! Com­ment les tau­pes vont-elles réa­gir à l’annonce de ce drame ? La réponse se devine dans le titre, Cric ! Crac ! Les tau­pes passent à l’attaque !

Le poète Aurélien Dony et l’illustratrice Nina Neu­ray ont réu­ni leurs tal­ents respec­tifs dans un album de résis­tance. Le texte se lit (et s’entend) comme une comp­tine par sa prose ver­si­fiée. Dès lors, il entre dans l’oreille et entraine le lecteur, la dimen­sion rassem­bleuse et encour­ageante de cer­tains chants n’étant plus à démon­tr­er. Quant aux planch­es, l’artiste les a com­posées dans un souci des détails, des mou­ve­ments nar­rat­ifs, des teintes stim­u­lantes, qui por­tent, à leur façon, une même dynamique de mobil­i­sa­tion. Au-delà de ce qui est for­mulé, nous sai­sis­sons entre les lignes que nous sommes tous con­cernés par l’empreinte désas­treuse que l’humain imprime sur la Terre et qu’il est néces­saire de s’engager col­lec­tive­ment face au désas­tre écologique. Et quoi de mieux qu’un livre jeunesse, posi­tif et amu­sant, pour planter des graines de dis­cerne­ment et d’opposition com­bat­tive dès l’enfance ? « Cric ! Crac ! Tout le monde passe à l’attaque ! »

Samia Ham­ma­mi

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