Méduse : renaissance et réappropriation

Racha MOUNAGED, Les méta­mor­phoses de Méduse, Com­plic­ités, 2025, 98 p., 12 €, ISBN : 9782386478666

mounaged les métamorphoses de méduseQuand Méduse s’empare de la parole, rompt le silence dans lequel le mythe, les humains, les dieux l’ont plongée, elle arrive sous une forme duelle, comme un agence­ment d’énonciation et de corps rompu à l’exercice de la méta­mor­phose, des devenirs. À la pre­mière méta­mor­phose puni­tive, à la trans­for­ma­tion de la jeune fille Méduse en Gor­gone, l’autrice bel­go-libanaise Racha Mounaged ajoute un nou­v­el avatar, le dédou­ble­ment de Méduse, sa dif­frac­tion en deux voix, une voix ances­trale, errante, et une voix con­tem­po­raine, celle de Méduse 2.0. Conçu ini­tiale­ment sous la forme d’un roman écopoé­tique, le per­son­nage mythologique a fait dévi­er le pro­jet, l’a mené sur le rivage d’un mono­logue poé­tique bâti sur l’hiatus entre les deux incar­na­tions d’une divinité pri­mor­diale, unique Gor­gone frap­pée de mor­tal­ité.

« Que faire d’un héritage qui nous a trans­for­mées en mon­stres ? » écrit l’autrice dans son avant-pro­pos. Entre les deux Méduse, une soror­ité grinçante, tout en dis­so­nances, une dou­ble tra­ver­sée du mythe, dans les vapeurs du mys­tère et le voy­age mémoriel pour la pre­mière, dans la bru­tal­ité pro­lixe de la sec­onde qui cristallise les tra­vers et les failles de notre époque. Un même réc­it des orig­ines, de la malé­dic­tion pronon­cée par Athé­na (lorsque, jeune fille, Méduse fut vio­lée par Poséi­don dans le tem­ple de la déesse), de l’exil offre deux ver­sions tout en con­trastes.

Recueil poé­tique qui brasse les champs de la biolo­gie, de la psy­ch­analyse, de la mytholo­gie, Les méta­mor­phoses de Méduse inter­roge les affres de Méduse, son « cos­tume de vic­time cousu par les autres », le brouil­lage de ses reflets iden­ti­taires à la sur­face de l’eau, tout à la fois femme et vic­time, femme et mon­stre, anci­enne et actuelle, sec­ouant ses cheveux désor­mais changés en ser­pents et braquant sur les mor­tels un regard qui les pétri­fie.

C’est là aus­si,
Quelque part
Entre le gron­de­ment des orig­ines,
Et les bal­bu­tiements de la préhis­toire
Que naquit Méduse.

Et pour la pre­mière fois,
Je pris la parole
Pour racon­ter
.
        

Sous la forme d’inflexions liq­uides, trem­blantes, la pre­mière voix méduséenne s’adonne à une quête de sou­venirs, se remé­more ses sœurs Euryale et Sthéno, ses ren­con­tres avec Tirésias qui, de devin prophéti­sant l’avenir, devient psy­ch­an­a­lyste aus­cul­tant les plis du passé. À sa pro­pre per­son­ne, elle applique les ques­tions fon­da­men­tales du mythe « qui sommes-nous ? Où allons-nous ? », elle décrit sa fuite à Mar­seille, sa remon­tée du Styx à con­tre-courant pour regag­n­er la rive des vivants. Le livre de Racha Mounaged se change en une bar­que sur laque­lle toutes les Méduse du monde grimpent, la Méduse antique, la Méduse 2.0, aug­men­tée, qui trans­forme la malé­dic­tion en révo­lu­tion, qui se fait actrice d’une His­toire qu’elle se charge d’écrire là où, jusqu’ici, elle a été écrite par les autres, mais aus­si les Méduse con­tem­po­raines, « les mar­ginales, les étrangères, les trop, les pas assez, les bor­der­lines… »

Oui, je sais
Que Méduse est une fron­tière vivante.
Elle est ce qui débor­de,
Ce qu’on red­oute,
Ce qu’on tente de faire taire,
Parce que cela nous ressem­ble trop. 

Racha Mounaged voy­age dans les ver­sions du mythe, de l’iconographie, des inter­pré­ta­tions aux­quelles Méduse a don­né nais­sance et, au terme d’une réin­ven­tion généalogique, des­sine une autre Méduse qui, s’arrachant au rôle de mon­stre dans lequel on l’a enfer­mée, lance un chant de résis­tance, une ouver­ture vers d’autres pos­si­bles. Une muta­tion qui signe une réap­pro­pri­a­tion de son dire et de son être. Si Méduse cesse d’être dépos­sédée de son his­toire, elle cesse avant tout de se méduser et se recon­nait dans la petite sor­cière qui danse.

Cette foutue sor­cière,
Cette danseuse pos­sédée,
Ce REFLET QUI M’A TOUJOURS EFFRAYÉE…
C’EST MOI !!!!
C’est malin…
J’aurais donc passé des siè­cles
À fuir mon pro­pre regard ?

Véronique Bergen