À l’encre de nos peurs

Un coup de cœur du Car­net

Bar­bara ABEL, Ici s’arrête le monde, Récami­er, 2025, 368 p., 21 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782385772130

abel ici s'arrête le mondeBrux­elles, un same­di comme les autres. La famille recom­posée d’Hélène et de Raphaël est autour de la table pour fêter un anniver­saire quand éclate un bruit sourd, rapi­de­ment suivi d’autres, et que la ville se trou­ve soudaine­ment plongée dans le noir, lais­sant ses habi­tants inter­dits. Par les fenêtres, on aperçoit de grandes flammes tan­dis que des explo­sions se mul­ti­plient. Un bom­barde­ment ! Très vite s’impose le réflexe de descen­dre dans les caves de l’immeuble, muni du strict néces­saire, où l’on retrou­ve d’autres habi­tants. Il n’y a plus d’électricité, les réseaux de télé­phonie sont inac­t­ifs, les bat­ter­ies se vident. Il faut atten­dre l’aurore et une trêve dans les tirs pour par­tir aux nou­velles, con­stater les dégâts à l’entour et l’absence de toute infor­ma­tion sur la nature des faits. La nuit suiv­ante, les bom­barde­ments repren­nent avec vio­lence, nour­ris­sant la con­vic­tion qu’il faut fuir la ville. Mais les prob­lèmes à résoudre pour y par­venir sont nom­breux et les imprévus plus encore ….

Bar­bara Abel déploie tout son savoir-faire de con­teuse pour tenir le lecteur en haleine. Mais, surtout, elle prend soin de camper des per­son­nages aux­quels il est dif­fi­cile de ne pas s’attacher tant leur human­ité pro­fonde nous est exposée. Dans l’épreuve, les car­ac­tères se déploient, les faib­less­es refoulées pren­nent le dessus, la retenue ordi­naire est bal­ayée par la peur et l’instinct de survie, la volon­té de sauver les siens. Cette mise à nu n’épargne per­son­ne et pour­tant, les hommes et les femmes qui peu­plent ce roman noir sont d’une banal­ité décon­cer­tante et c’est pré­cisé­ment cela qui mul­ti­plie les raisons de nous iden­ti­fi­er à eux. Ajoutez à ceci les ten­sions liées aux par­en­tés mul­ti­ples, à la com­pli­ca­tion des gardes alternées, à l’impossibilité de com­mu­ni­quer avec l’extérieur et à l’insécurité qui rend tout déplace­ment périlleux et men­ace de dis­pers­er le groupe. Et puis il y a les détress­es proches aux­quelles il n’est pas pos­si­ble de rester sourd, cet enfant de trois mois dont les par­ents sont sous les décom­bres, le lait en poudre qu’il faut trou­ver, le médica­ment indis­pens­able qu’on a oublié. Tout cela demande des choix impos­si­bles à pos­er, plus encore en cou­ple ou en famille. Sans oubli­er les pil­lards et les débor­de­ments de ceux qui se croient tout per­mis ou sont prêts à tous les coups bas pour sauver leur peau. Il suf­fit de si peu pour que cha­cun bas­cule dans sa face la plus som­bre …

Ici s’arrête le monde est décidé­ment un roman dont les pages tour­nent toutes seules, mues par la ten­sion com­mu­nica­tive du réc­it. Sans doute n’est-ce pas non plus étranger au fait que ce livre nous parvient alors que le dis­cours com­mun, qui nous autori­sait à nous croire à dis­tance des con­flits armés, inclut désor­mais le risque qu’il n’en soit plus ain­si. Aus­si cette fable résonne-t-elle sin­gulière­ment en nous, atti­sant des peurs qui som­meil­lent au plus pro­fond de nos esprits et qui ne deman­dent qu’à éclore.  Bar­bara Abel nous donne des romans noirs depuis près de 20 ans et ce dernier opus pour­rait être un de ses meilleurs tant il sonne fort et juste.

Thier­ry Deti­enne

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