Pierre-Yves BOLUS, Pas si seul, Quadrature, 2025, 144 p., 18 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782931080566
Les pages qui ouvrent ce recueil donnent d’emblée le ton : un Syrien vivant depuis peu en Belgique effectue des travaux pour une société de nettoyage dans une tour de bureaux bruxellois et il nous narre ses rencontres avec les occupants des locaux. Envoyé au sommet de l’immeuble, dans l’espace réservé à la direction, là où opèrent d’ordinaire ses collègues jeunes et blondes, il devient un interlocuteur tiraillé entre le plaisir des mots échangés et l’obéissance à son employeur (Il suffit de regarder longtemps). Ailleurs, un homme trouve un bouquet de roses rouges en rue, cherche son propriétaire puis la femme à laquelle il va lui-même l’offrir, tout en savourant au passage les commentaires des passants croisés (Le pouvoir des roses). Déjà surgit une dame avec des sacs à l’enseigne de magasins de vêtements qui jauge le niveau de vie des autres passagers du tram, toisant ceux qu’elle juge en mauvaise posture, enviant ceux dont le sort lui parait plus favorable (La princesse de Ribaucourt). Lui succède une autre, assise à la terrasse d’un café, qui observe un groupe de jeunes filles, laissant libre cours à ses propres préjugés pour découvrir ensuite qu’elle a tout faux (Le petit théâtre des certitudes). Ou encore cet homme si organisé dont le sac est arraché par un malfrat alors qu’il se dirige vers la gare après son travail, et dont la vie bascule brutalement (Gare du Nord). Et bien plus de visages, que l’on a hâte de découvrir.
Les vingt-trois nouvelles réunies dans Pas si seul s’enchainent sans perdre de temps, tout à la fois pleinement distinctes et subtilement reliées par la vision des relations humaines qui s’en dégage. Une façon de lire le monde dans ses plus petits détails, pour pointer nos faiblesses inavouables, les petits détails qui irritent, le souci si répandu de ne pas faire de vagues, de ne pas livrer nos faiblesses. Pierre-Yves Bolus accorde une attention toute particulière aux rapports de force, aux jeux de pouvoir qui président généralement aux relations humaines, quel qu’en soit le contexte. Bon nombre de ces fables du quotidien sont écrites à la première personne, avec un point de vue qui nous est offert sans filtre. Ce choix, qui est souvent présenté comme littérairement plus risqué, est celui de l’intime, de la confession faite à un proche, dans les moments d’abandon, sans faux-semblants. Pour mieux mettre en scène l’inquiétude que suscitent les différences, les chimères qu’engendrent la jalousie, les peurs, mais aussi les souvenirs dont le temps estompe les couleurs, l’esbrouffe déployée dans les moments de drague, les désordres qui éclosent dans les vies les plus organisées. Pour dire tout cela, il faut mettre en œuvre la devise qui figure en bonne place dans le récit d’ouverture : « Pour bien voir, il suffit de regarder longtemps » (Gustave Flaubert). Et pour faire œuvre littéraire avec ce que l’on voit quand on regarde longtemps, il ne suffit pas de parler longuement, il faut aligner les mots et les faire danser jusqu’à ce que leur mélodie soit juste et y ajouter un brin d’humour, dans une simplicité qui fait oublier le labeur qui lui a donné jour. Il nous reste alors à saluer l’artiste et à s’incliner, respectueusement.
Thierry Detienne