Wallons, nous ?

Michèle BARON, Éric BROGNIET, Daniel CHARNEUX, José FONTAINE, Jean JAUNIAUX, Marc LAMBORAY, Richard MILLER et Jacques VANDENBROUCKE, Écrivains de Wal­lonie, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es, 2025, 204 p., 19 €, ISBN : 9782803200948

collectif ecrivains de wallonieOn n’a pas tous les jours l’opportunité de para­phras­er Win­ston Churchill, mais là, l’occasion est trop belle. Les actes du col­loque sur les écrivains de Wal­lonie, qui s’est tenu le 5 avril 2025 à l’Académie royale, le con­fir­ment : cette entité géo­graphique est bien « une énigme envelop­pée de mys­tère au cœur d’un para­doxe ». Tout y pose ques­tion : le tracé de sa fron­tière, là nationale et lim­itro­phe, ici interne et lin­guis­tique ; sa fusion dans l’ensemble Bel­gique ; ses con­trastes paysagers, tirail­lés entre fumées d’usines, fer­mes doma­niales, falais­es régi­cides et forêts pro­fondes ; la par bon­heur introu­vable homogénéité eth­nique du « peu­ple » qui l’habite ; son improb­a­ble des­tinée man­i­feste enfin, entre Flan­dre indépen­dan­tiste et France indif­férente.

À cet égard, l’introduction aux travaux pronon­cée par Éric Brog­ni­et four­nit une remar­quable syn­thèse his­torique, qui dégage défini­tive­ment la Wal­lonie de son car­can région­al­iste. Le poète, et surtout fin con­nais­seur de nos his­toire et lit­téra­ture nationales, parvient d’abord, en guise de cadre général, à retrac­er en moins de huit pages le pourquoi du com­ment de la Bel­gique, en se con­cen­trant sur la péri­ode courant de 1789 à 1831. Après un détour par la soci­olo­gie de la lit­téra­ture et un tout naturel salut à l’apport énorme de Marc Quaghe­beur, Brog­ni­et ente le pro­jet d’« autonomie de la cul­ture en Wal­lonie » dans l’Histoire majus­cule de ce minus­cule pays bivalve, opère les indis­pens­ables dis­tin­gu­os entre les Mou­ve­ments, fla­mand et wal­lon, pour débouch­er sur les jalons iden­ti­taires, poli­tiques et lit­téraires qui jus­ti­fient pleine­ment le titre de son inter­ven­tion : « Un peu­ple sans mémoire est un peu­ple sans avenir ».

S’ensuit une série d’études, de por­traits, de galeries d’oublié.e.s ou de méconnu.e.s qui, bien que né.e.s quelque part n’étaient pas pour autant des imbé­ciles heureux, comme chan­tait l’autre… Les incon­tourn­ables sont au ren­dez-vous : les Krains, Tou­sseul et autres Mal­va sont désor­mais nos « clas­siques ». Atten­tion, l’on par­le bien ici d’« écrivains de Wal­lonie ». Leur iden­tité sem­ble donc davan­tage mar­quée par un biotope et un con­texte socio-his­torique que par l’imprégnation de la langue régionale, ou dialec­tale. Elles et ils écrivent en français, par­fois même en parfait.e.s puristes. Pro­lé­tariens peinant dans la mine ou les laminoirs, pein­tres de la vie rurale, des vieux métiers ou des super­sti­tions, ils ont en com­mun cette appréhen­sion brute du réel qui les fait accéder à l’humanité, par­tant à l’universalité.

Les par­cours sont par­fois tortueux sur le plan idéologique – le cas de Pierre Huber­mont, dépeint en ombres et clartés par Daniel Charneux, est à cet égard par­a­dig­ma­tique des esprits débous­solés par les tro­pismes idéologiques extrêmes. Quoi qu’il en soit, der­rière cha­cun des noms rassem­blés le temps d’une journée, se des­sine un des­tin. Le dernier du vol­ume, celui du poly­mor­phe Louis Piérard qu’évoque avec maes­tria et pas­sion son plus fin con­nais­seur Jean Jau­ni­aux, reste exem­plaire de ces esprits qui auront su « rest[er] fidèles aux mêmes mœurs et douces tout à la fois » et qui nous prou­vent que les racines ne nous enchainent pas, mais nous arri­ment.

Frédéric Sae­nen