Michèle BARON, Éric BROGNIET, Daniel CHARNEUX, José FONTAINE, Jean JAUNIAUX, Marc LAMBORAY, Richard MILLER et Jacques VANDENBROUCKE, Écrivains de Wallonie, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2025, 204 p., 19 €, ISBN : 9782803200948
On n’a pas tous les jours l’opportunité de paraphraser Winston Churchill, mais là, l’occasion est trop belle. Les actes du colloque sur les écrivains de Wallonie, qui s’est tenu le 5 avril 2025 à l’Académie royale, le confirment : cette entité géographique est bien « une énigme enveloppée de mystère au cœur d’un paradoxe ». Tout y pose question : le tracé de sa frontière, là nationale et limitrophe, ici interne et linguistique ; sa fusion dans l’ensemble Belgique ; ses contrastes paysagers, tiraillés entre fumées d’usines, fermes domaniales, falaises régicides et forêts profondes ; la par bonheur introuvable homogénéité ethnique du « peuple » qui l’habite ; son improbable destinée manifeste enfin, entre Flandre indépendantiste et France indifférente. Continuer la lecture



Tôt ou tard, il était fatal que le discret Jacques Vandenschrick fît son entrée dans la collection patrimoniale Espace Nord, aux côtés des grands Jacques Izoard, Claire Lejeune ou François Jacqmin. Depuis trente-cinq ans, en effet, il a publié chez le très exigeant éditeur Cheyne, en Haute-Loire, dix livres illustrant une vérité peu contestable : il n’est de grande poésie que celle qui crée sa propre poétique. Et celle-ci, qui peut certes intimider le novice, emporte l’attention et l’adhésion du lecteur expérimenté avant même qu’il ait pris le temps de démêler l’écheveau des mots… 
Créé en 1941 en hommage au grand poète éponyme, le prix Guillaume Apollinaire récompense chaque année un recueil de poèmes pour son originalité et sa modernité. Ce prix littéraire, particulièrement important dans le monde francophone, est souvent considéré comme l’équivalent en poésie du Goncourt pour le roman. Depuis 2017, le prix se décline aussi en un prix Guillaume Apollinaire-Découverte, décerné à un‑e jeune poète. Les deux prix de cette édition 2019 seront remis en novembre aux Deux-Magots, mais les finalistes sont déjà connus. Avec des auteurs belges dans les deux catégories.
Comme il l’a déjà fait plus d’une fois, Jacques Vandenschrick n’hésite pas à reprendre dans Livrés aux géographes une thématique qu’on aurait pu craindre élimée : la résurgence de souvenirs prégnants et le pouvoir impérieux qu’ils exercent aujourd’hui sur notre vécu intérieur. En langage poétique, il nous redit que la mémoire est une faculté par essence sélective, que la fiction s’y mêle indiscernablement au réel, qu’elle constitue non un meuble à tiroirs mais un « chaos » ; comme Marcel Proust dans La recherche, il vise bien entendu la mémoire affective, non la rétention de quelque savoir institué. Toutefois, c’est dans un postulat insolite qu’apparait vraiment l’originalité de sa démarche. Les traces du passé, écrit-il dans le prologue, se présentent sous l’aspect de « lieux » disparates : villages traversés, maisons d’amis entretemps morts, cimetières, magasins désertés, coins de nature à l’écart, etc. Ces lieux sont indissociables de personnes chères – parfois imaginaires – qui les ont habités ou parcourus, formant avec eux une sorte de consortium fantomatique. Ainsi le souvenir n’est-il plus envisagé sous l’angle de l’évènementiel, du narratif, mais comme fragment territorial : la spatialité se substitue à la temporalité, le tableau à l’anecdote, et la mémoire devient une entreprise topographique, certes fragile et aléatoire.