Suzy COHEN, Nous sommes l’algorithme du vent, Bleu d’encre, 2025, 66 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–87‑1
À la fois plasticienne et poétesse (celui-ci est son troisième recueil), Suzy Cohen réunit ici, comme dans un collage, les évocations poétiques des sensations inspirées par des lieux, des instants, des fragments de son histoire personnelle. La lecture suit ainsi un chemin sinueux, borné d’illustrations (dont l’écrit et la graphie ne sont jamais absents), allant de l’enfance (Kenya), l’âge de la jeune adulte qui évoque un père décédé lorsqu’elle a dix-huit ans : Paris n’était plus la carte postale rêvée / (…) Nous avions l’impression / De vaciller sur une passerelle étroite / Piétinés par des chevaux à œillères écrit la poétesse dans le poème d’ouverture de l’ouvrage sous le titre Fez, ma ville.
Des formulations exaltées évoquent les Gens du voyage que la poétesse assène comme autant de miracles d’écriture : Le monde tout entier / Vit dans l’étui / De vos âmes / Aux courbes de vos corps d’hippocampes.
Comme dans son précédent recueil, Identités plurielles qui figure dans le bel et irremplaçable catalogue Bleu d’encre, la fonction d’écrire est dans Nous sommes l’algorithme du vent objet d’investigation de la part de l’autrice. Elle y cherche ce que la peinture semble ne pas détenir, ou pas assez à son envie : Alors j’écris. / Pour rendre à l’ombre sa place. / Et à la lumière la mienne. Ces trois vers achèvent un texte témoignant d’une douleur intime, sournoise, souterraine provoquée par la calomnie, une de celles qui ne crient pas. / mais qui rampent sous la peau. On ne sait ni ne veut savoir quelle est cette calomnie, quel est son objet ou son prétexte. En quelques lignes, comme en traits de pinceaux, toutes les douleurs y sont exprimées et chacun, chacune, confrontés à celles-ci, les lignes ou les douleurs, y retrouvent ce qui fait de la poésie un infaillible révélateur.
Sans doute est-ce cette évocation-là qui conduit Cohen à interroger ce que sont les Souvenirs et le Désamour dans deux poèmes à la brièveté aphoristique.
S’il n’est pas dans ce volume d’apparente cohérence entre les textes (ni leurs formes, ni leurs sujets), on n’en ressent ni le manque ni l’envie. Comme si chaque page, sous nos yeux, acquérait une telle autonomie qu’elle n’avait pas besoin de s’inscrire dans un continuum qui nous aurait rassuré ou aurait approfondi le sillon du labour poétique. Au contraire, la lecture lente, tant nécessaire en poésie, donne à chaque page sa fonction initiatique : le poème ouvre le cœur lisant à la nostalgie, à l’identité (Hier), à l’autre aimé, aux lumières incertaines qui étoilent les nuits (les tiges des grands /réverbères /…). Comme dans toute littérature poétique née en ces temps incertains, la violence ne parvient à s’en abstraire (Le bruit des bottes), tandis que les jours, irrémédiables, avalent le temps qui reste au Sablier impitoyable, sollicitant la tendre souvenance d’une mère, d’une sœur, d’un lointain. Mais, au terme de ces feuillets vibrants, Demain est encore /…/ Là-bas au loin / Il y a un violoncelle / Qui se dessine près / des étoiles / Un concert d’anges / se prépare.
Et à nouveau, la sensation que chaque nouvelle lecture ouvrirait de nouveaux horizons…
N’est-ce pas ainsi que se dévoile l’algorithme de la poésie… ?
Jean Jauniaux