Christian LIBENS, dessins de Marie-Pierre UENTEN, Les arbres marchent, Bleu d’Encre, 2025, 42 p., 12 €, ISBN : 9782930725901
On connait le romancier, le spécialiste du polar belge, le chroniqueur ou l’éditeur. On reconnait surtout en Christian Libens cet arpenteur nomade des lieux hantés par la littérature. La Wallonie, les pistes ardennaises, Liège, Rome, Paris et les terres simenoniennes sont ses principaux terrains d’exploration. On connait moins le poète et pour cause, son dernier recueil a paru chez l’éditeur verviétois La Dérive en 1991 sous le titre Cinéma. Un poète rare donc qui revient à la poésie comme on retrouve une vieille connaissance.
Rehaussé de dessins de sa complice Marie-Pierre Uenten, ce nouveau texte, Les arbres marchent, se débusque comme au détour d’une futaie. Une de celles des Fagnes peut-être derrière laquelle se cachait Apollinaire pour épier sa Marie. Avec Christian Libens, les arbres marchent et la terre tourne, charriant dans son sillage toutes les passions, les remords, les souvenirs et les détresses d’un spectateur aux aguets, d’un dilettante toujours curieux.
Un texte court, une vingtaine de poèmes brefs pour dire encore les dilections passionnées et les temps révolus. Les livres au premier plan bien sûr dont l’auteur chante en filigrane les plaisirs et les jours passés dans leur voisinage, comme un passant « au bord de la Seine, un livre ancien sous le bras ».
Plus de vers de mirliton
Plus de méchants à l’encre noire
Plus de hollande ni de japon
Me reste un couché bien grammé
Pour en faire un bateau de papier
Pour y embarquer En fin voguer
Adieux les beaux de l’air
Du temps À moi la mer
Comme les livres que flots emportent parfois, les amis disparus jalonnent les sentiers forestiers empruntés par le poète. Tapis dans l’ombre, ils ont pour noms Adamek, Goffette, Imhauser, Bertrand et tant d’autres. Discrètement, Libens met ses pas dans les leurs comme pour mieux souligner le compagnonnage qui les unit.
Mais c’est avant tout vers une manière de sensualité des forêts que nous ramènent les quelques belles trouvailles langagières qui scandent le texte. Un double plaisir de la langue, gustatif et linguistique, qui ferait entrevoir ici, sous la plume du poète, une sylve faite femme, une femme-arbre aux formes d’arabesques entrelacées où « le don [d’une] bouche est sacre de Dryade ». Les érotismes féminin et sylvestre ont, chez Libens, une même origine, le liber, cette peau végétale au parfum de sève et de ramée.
Fête de forêt
La forêt à perdre la vue
Une femme qui marche
Sa chair luit blanche
Nourrissante comme sève
De grands arbres droits marchent
Feuilles douces comme lèvres
Faînes grasses comme nymphes
La forêt toujours recommencée
La fête enracinée
Seul le meurtre égaie le Sapiens égaré
Plus suave que le sang, la sève irrigue ici littéralement la démarche de la femme-tremble et l’encre qui s’imprime, au moindre coup de vent, sur la feuille de papier.
Après trente ans, le retour de Libens à la poésie fait mouche. Ce nouvel a(e)ncrage aux Seins des Saintes poétiques nous fait dire qu’il a encore bien « l’âge d’hululer à la lune ! ».
Rony Demaeseneer