Luc DELLISSE, Contre plongées, Lamiroy, 2026, 220 p., 20 €, ISBN : 9782390810490
« Il y a des souvenirs dont on ne peut rien faire, des expériences interchangeables, des événements qui pourraient advenir à n’importe qui. Les seuls souvenirs qui comptent sont ceux qui contiennent en germe une fleur nouvelle, dont les racines sont en nous. Le reste peut rejoindre les oubliettes de la mémoire. » Ces réminiscences affleurant à la conscience, Luc Dellisse les laisse émerger, les scrute, puis plonge en elles pour les remonter par paliers : « Ce qui compte c’est d’inverser l’appel des profondeurs, de remonter vers la lumière en tenant un trésor, un simple tesson, entre les dents. De crever de la tête la surface, pour examiner au grand jour les tessons de ma vie, dans leur couleur originelle. La mémoire est le seul appareil de contre-plongée. » De ces bouts d’existence, il forge littérairement des récits auto-fictifs, qu’il rassemble ensuite dans un écrin, tel son dernier recueil Contre plongées.
Le narrateur de l’ouvrage porte élégamment le temps qui a passé, et revisite des moments marquants de sa vie. Ceux-ci se rappellent à lui au détour de rencontres fortuites (au Québec lors d’un séjour professionnel, au stand 223 du salon du livre de Mulhouse, dans des circonstances funéraires, au cœur d’un jardin en friche), se cristallisent autour d’objets (un vieux rétroprojecteur de diaporamas, un curieux faire-part de décès, un sac de voyage oublié, un bracelet volé, un cadenas rouillé, un doux billet de tram, une échelle de pompiers, une maquette d’Apollo XI), se content avec brièveté et efficacité. L’homme est écrivain : il maitrise l’art de la formule et sait ménager ses effets.
Sédentaire contrarié mais rétif à l’enfermement (les issues de secours le connaissent), le narrateur a toujours navigué à vue. Au hasard de sa longue traversée en solitaire vers des destinations inconnues, parfois il a jeté l’ancre aux abords d’iles accueillantes, et d’autres fois il s’est enfoncé dans des brumes impénétrables ou s’est vu aspirer par des remous agités. Deux phares lui ont servi de guides dans son voyage existentiel : l’écriture et ses amours. C’est d’ailleurs dans un style clair, maitrisé, précis qu’il prend plaisir à évoquer ces dernières, nombreuses et variées (vécues à l’adolescence, la jeunesse et l’âge adulte, concrétisées ou rêvées, durables ou fugitives, profondes ou frémissantes). Néanmoins, malgré ses multiples pérégrinations dans l’espace, le narrateur est avant tout un voyageur temporel. Car c’est bien dans cette dimension à la linéarité inéluctable et aux boucles invisibles que se jouent les joies et les chagrins, les pertes et les enthousiasmes, la magie et le sublime, les secrets et les mystères…
Samia Hammami