Michel ROSTEN, L’univers de Maxime Serebrakian, ou les tribulations de trois pachas (1869 — 1922), Samsa, 2025, 358 p., 26 €, ISBN : 978–2‑87593–604‑2
Sur la couverture de L’univers de Maxime Serebrakian, ou les tribulations de trois pachas (1869 — 1922), la nouvelle incursion en littérature de Michel Rosten, ancien journaliste de La Libre Belgique, on peut lire l’indication générique suivante : « Récit-Roman ». Habituellement, c’est l’un ou l’autre – « récit » ou « roman » – et le plus souvent « roman », car plus vendeur, même lorsque la part romanesque est infime. Cette apposition singulière ouvre des pistes de lecture que nous allons suivre et déployer.
Cette jonction de « récit » (narration d’événements) et de « roman » (fiction assumée) marque la liaison, qui court à travers les quelques 350 pages du livre, entre l’histoire du génocide des Arméniens – de ses prémices et jusqu’à ses conséquences, dans ses dimensions historique et mémorielle – et celle de Maxime Serebrakian et de sa famille. D’origine arménienne, pianiste prodige depuis son plus jeune âge, Maxime est le fils d’un pneumologue du plus grand hôpital de Constantinople et d’une secrétaire à l’ambassade de Russie. À leur séparation, Maxime suit sa mère à Odessa où prendra naissance sa carrière.
Cette liaison entre les deux genres littéraires donne naissance à une fresque qui infiltre l’Histoire dans le parcours commun d’une famille, une fresque qui pourrait presque se lire comme une expérience de laboratoire, la littérature en plus. Le roman de la famille Serebrakian, Michel Rosten l’a imaginé en puisant dans ce que comptent de plus fantasque la littérature et le cinéma classiques : le grand monde avec ses diners, ses soirées où la musique donne lieu tantôt à de la politesse mondaine, voire à de l’indifférence, tantôt à de délicieux plaisirs ; elle peut aller jusqu’à faire éclore des jouissances et des passions amoureuses. C’est là que Maxime connait ses premiers succès, adoubements, qui le porteront ensuite sur les scènes les plus prestigieuses d’Europe et des États-Unis, lui permettront de rencontrer des compositeurs tels que Mahler, à l’orée de sa carrière. Face à l’Histoire qui progresse inexorablement vers le génocide arménien, chacun s’interroge, se positionne à sa manière, selon ses priorités. Pour Maxime, la carrière l’emporte et sa vie entremêle musique et amours, autant de refuges face au chaos du monde ; pour Tigrane, son demi-frère, l’engagement prime sur l’art : il abandonne le violon – qu’il retrouve parfois lors de divertissements familiaux – pour Paris et le journalisme politique. Ainsi vont les jours de la famille de Maxime Serebrakian, installée en Belgique où vivent les parents de sa femme. Lorsque l’Histoire embrasera le monde, que la Première Guerre mondiale éclate, la famille se retrouve séparée, dispersée : Maxime poursuit sa carrière de musicien à New York, sa femme devient infirmière bénévole à Furnes, leur fils est plongé dans le tumulte révolutionnaire à Saint-Pétersbourg…
Revenons une dernière fois à l’apposition « Récit-Roman », car formellement, c’est selon ce schéma que l’ouvrage est composé. Il en fait sa spécificité. D’autres romanciers ou romancières peuvent choisir d’autres options, par exemple n’avoir qu’une seule instance narrative, plus intrusive, comme dans Les vivants et les ombres de Diane Meur où la maison familiale raconte l’histoire. Michel Rosten, lui, a choisi d’alterner, à la troisième personne du singulier omnisciente, des passages principalement consacrés à l’histoire du génocide, au plus près des événements, des causes et des effets, et ceux voués à la fiction. C’est dans ceux-ci que l’histoire arménienne et mondiale s’insinue pour modifier le destin de la famille Serebrakian, que l’on suit les intrigues amoureuses, musicales… Outre cette incursion épisodique du récit dans la fiction, l’intersection entre les deux genres littéraires s’opère dans les dialogues, qui en deviennent quelquefois trop explicatifs, voire didactiques, à l’instar de certains passages historiques. Ce qui n’empêche de continuer à lire, pour savoir comment la famille va vivre et s’en sortir (ou pas) dans un monde en chaos.
Michel Zumkir