Odile d’OULTREMONT, La dernière nuit, Julliard, 2026, 224 p., 21 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782260057574
Une nuit. C’est l’espace que Véronique Perdieux, dite Nikki, dégage pour confronter celui qui a commis l’irréparable, deux ans plus tôt, celui dont le surnom, Abel, promettait de ne pourtant jamais trahir quiconque.
Une nuit. Pour comprendre ce qui a poussé le comte Abélard de Hesbaye à tuer Chance, leur vache préférée, qui s’était érigée contre la productivité ambiante en rendant caduque son utilité économique. C’était pourtant au contact de la fougue contagieuse d’Abel que la fille d’agriculteurs avait perçu les pans de douceur du monde dont elle était issue, contestant avec d’autant plus de véhémence ses parts d’ombre, la séparation d’une mère et de son veau, 48h après sa naissance, par exemple :
(…) et soudain il s’était mis à nommer ce qu’il voyait, à la mitraillette, avec des mots vifs comme des petits éclairs. Il passait d’un endroit à un autre, s’arrêtait en poussant des cris, se ruait sur les animaux, les avant-bras tendus, les mains écartées comme si, dans ses paumes ouvertes, viendraient forcément se poser des merveilles. Il procédait en désordre, fatras chaotique, balançant un enthousiasme effréné à chacun de ses expressions (…) Sa confusion l’électrisait, c’était la première fois qu’elle observait une telle fougue se produire entre les quatre murs de cet endroit qui l’avait vue naitre et qu’elle maudissait.
Une nuit. Durant laquelle les deux anciens inséparables, qui foulaient le même territoire avec des bottes sociales distinctes mais un blason commun, celui de l’amour du vivant, désenglué de sa gestion capitaliste mortifère, se retrouvent à nouveau dans un même lieu, « la grange des fous », accueillant un tribunal particulier, échantillon d’une campagne antispéciste, où chaque animal a l’importance d’un homme.
La lente traversée de cet écrin temporel rappelle les décorticages dilatoires de Mauvignier, à la suite d’un acte irrémédiable, moments de bascule où la victime cherche à épuiser la compréhension d’un acte et à sélectionner la réaction adéquate parmi un bouquet décisionnel restreint (réparer, se venger, symboliquement ou non). Afin de démultiplier les facettes de sa réflexion, Nikki existe sous deux visages pronominaux ; « elle » et « je » forment les balises d’un paysage narratif puissant, traduisant une prise de pouvoir nette. À l’inverse, Abel perd sa voix et sa capacité d’agir : le « il » et le « tu » le placent à distance, l’immobilisent, l’analysent, l’accusent.
Lorsqu’il était question de converser des bêtes jusqu’à leurs quinze ans, les phrases entre eux étaient courtes et efficaces, reliées à une identité apaisée, à la certitude d’être au bon endroit. Après l’acte barbare d’Abel, un silence épais s’est établi, silence que Nikki prend la force de lézarder par un flot de paroles explosives, mélancoliques et métacognitives. Avec véhémence, celle qui voit dans le noir, à force d’« étés coulés sous les étoiles », et qui est hantée par l’image glaçante de Chance, agonisant dans le pré, déverse à son tour un flux d’images dans la tête de celui qui les fuit. Elle offre au bourreau la possibilité de s’entendre, de redécouvrir la personne qu’il était, logée dans l’esprit de celle qui est restée à la bonne place.
« Têtus artisans », les deux bâtisseurs déployaient un monde neuf et vibrant, reprenant ironiquement le vocabulaire du système abhorré : « riches de [leurs] regards, multimillionnaires », ces constructeurs invétérés de cabanes étaient à la tête d’« un parc immobilier de branches et de mousse ». Devenu banquier londonien, Abel alimente désormais les rouages du monde qu’ils s’évertuaient pourtant à enrayer de manière à générer un monde à leur mesure, réglant le pouls de leurs créations sur celui de leurs rêves :
Nous semions un désordre joyeux, nous effacions les lignes tracées, nous inventions des noms que l’on donnait à des objets qui n’existaient pas ou que nous détournions de leur fonction première, on se prenait pour les parents de ces bêtes qui dépendaient de nous, on se créait des foyers imaginaires, nos responsabilités étaient chimériques (…)
Avec La dernière nuit, Odile d’Oultremont joue avec la règle des trois unités pour proposer une confrontation intense qui, plus que de juger un acte, signe la perte d’une utopie révolue. Pourquoi la boussole des valeurs se dérègle-t-elle ? L’empreinte d’une tragédie subie s’imprime-t-elle sur nos actes ? Celui qui ôte la vie n’est-il pas déjà mort ?
Fanny Lamby