Une forteresse loin d’être vide

Jean-Pierre BALFROID, Mélu­sine, M.E.O., 2025, 267 p., 23 €, ISBN : 978–2‑8070–0561‑7

balfroid mélusineLau­rent est un jeune homme de 32 ans qui vit un quo­ti­di­en terne et pesant jusqu’au jour où il est abrupte­ment licen­cié par son employeur. Au même moment, il arrive la même mésaven­ture à Lison, qui tra­vaille dans la même tour imposante. Ils se retrou­vent tous les deux dépités et furieux au rez-de-chaussée de l’immeuble et impro­visent une scène osée dans le tourni­quet de l’entrée afin de faire un pied de nez à leur ex-employeur.

Voilà Lau­rent para­chuté dans une rela­tion tor­ride où il va s’adonner sans cul­pa­bil­ité à une fièvre con­sumériste pour libér­er la frus­tra­tion de son licen­ciement. Avec une flu­id­ité naturelle, il va vivre chez sa dul­cinée et trou­ve un nou­veau boulot. Lison tombe enceinte et pli­ant sous la pres­sion famil­iale, ils se mari­ent dans la foulée. Une nou­velle météorite tombe sur Lau­rent quand il décou­vre que sa femme va avoir des faux jumeaux. Lorsque Mélu­sine et Alice nais­sent, il est ivre d’amour, mais les moments de panique l’assaillent égale­ment. Sera-t-il à la hau­teur du défi d’être par­ent ?

Lorsque leurs filles ont 8 mois, Lau­rent et Lison com­men­cent à s’inquiéter car Mélu­sine s’isole et évolue moins vite que sa sœur. Les exa­m­ens ne révè­lent aucune anom­alie : la petite com­prend vis­i­ble­ment tout ce qu’on lui dit, mais ne par­le pas. Elle est qual­i­fiée d’ « enfant dif­férente » jusqu’à sa deux­ième mater­nelle, où on lui diag­nos­tique un trou­ble du spec­tre autis­tique.

Es-tu heureuse, ma chérie ?
J’essaye de te faire rire, je marche sur mes mains, trois « pas » en avant, trois en arrière, je me coiffe d’un cha­peau tyrolien et chante hi-la-la, itou. Tu me vois, mais tu ne me regardes pas. Tu m’entends, mais tu ne m’écoutes pas. Si je n’existe pas pour toi, je n’existe pour per­son­ne, comme avant la ren­con­tre avec ta maman. Est-ce que tu souf­fres, mon amour ? Jamais tu ne pleures ni ne geins. Même souil­lée. Alors, on rem­place tes langes, même secs, en même temps que ceux de ta sœur. Je me demande com­ment vont ton ven­tre, ta tête, tes pieds, tes dents. Pleures-tu à l’intérieur ? Com­ment séch­er tes larmes muettes ? Je pose mes mains mes lèvres sur tes tem­pes ta nuque tes joues, elles te massent, ta res­pi­ra­tion s’allège, tu couines comme une petite souris, et c’est cadeau.

Lorsque les vagues d’incompréhension, d’impuissance et de cul­pa­bil­ité les ont sub­mergés, les jeunes par­ents se lan­cent dans un com­bat où ils ten­tent de faire évoluer leur fille d’abord dans l’enseignement ordi­naire, puis dans le spé­cial­isé, avec l’aide d’une arma­da de spé­cial­istes en tous gen­res (insti­tutrice, logopède, psy­cho­logue, psy­chomotrici­enne, ergothérapeute…). Tout est lent et laborieux, ils décou­vrent les besoins de Mélu­sine en fonc­tion de ses dif­fi­cultés et évolu­ent en tant que par­ents avec et pour elle.

Mélu­sine est un réc­it qui s’étale sur une ving­taine d’années par­cou­rues d’ellipses, ce qui nous per­met de lire les moments charnières de l’évolution de Mélu­sine. Nous décou­vrons la com­plex­ité et les tâton­nements de la parental­ité face à un enfant por­teur de hand­i­cap, que ce soit la dif­fi­culté du diag­nos­tic, les adap­ta­tions spé­ci­fiques à l’enfant, ou la sœur par­en­tifiée qui envoie des sig­naux de détresse pour attir­er l’attention de ses par­ents.

Au bout de trois mois, nous faisons le point. Nous con­sta­tons tout d’abord qu’il est dif­fi­cile de tenir cette stratégie au quo­ti­di­en. La faute à pas le temps, à nos états d’âme et soucis, à nos doutes. Certes, nous avons engrangé quelques suc­cès. Mélu­sine se laisse envelop­per sauf si nous la ser­rons trop, accepte de jouer avec sa sœur. Mais elle reste mutique (en dehors de Mélu­sine pas dodo ! et Ma chérie, où est ma chemise grise ?) Il faut ajuster, un casse-tête, car nous ne sommes pas des spé­cial­istes, seule­ment des par­ents inex­péri­men­tés. Et il arrive que nous ne tombions pas d’accord. Est-ce que je ne joue pas trop avec elles ? Ne vais-je pas trop loin dans mon rôle de père ?

La force de l’histoire est qu’elle se déroule dans un foy­er rem­pli d’amour, où Lison et Lau­rent abor­dent les épreuves de la vie avec force, humour et légèreté ; à aucun moment, l’histoire n’est pesante. Nous évolu­ons ain­si avec eux dans un joyeux bor­del per­ma­nent où chaque mem­bre de la famille donne son avis sur tout, ce qui donne à lire des dia­logues par­fois piquants (« J’ai beau écar­quiller les yeux, je n’aperçois ici aucun chef de famille, expres­sion macho par excel­lence, mais si vous enten­dez par là votre reje­ton, je suis d’accord, il devient tout doucette­ment urgent qu’il intè­gre le sys­tème cap­i­tal­iste, qui a fait plus de vic­times que celles per­pétrées par Staline et Hitler réu­nis »).

À tra­vers cette his­toire, Jean-Pierre Bal­froid nous invite à aller au-delà des apparences et à envis­ager avec beau­coup de ten­dresse une façon d’être au monde dif­férente, mais égale­ment à revendi­quer ses besoins fon­da­men­taux, même s’ils sont déli­cats et tabous. À lire pour nous recon­necter à notre part com­mune d’humanité.

Séver­ine Radoux