Résister, quelle que soit l’issue

Alex LORETTE, Sauvages, Émile & Cie, 2025, 96 p., 13 €, ISBN : 978–2‑8071–0459‑4

lorette sauvagesDeux étranges per­son­nages, A et B, ouvrent le réc­it et pla­cent l’action : c’est jour de marché dans un petit vil­lage belge et Chris­t­ian, le bourgmestre, vient ser­rer des mains en vue des prochaines élec­tions. En par­faites nar­ra­tri­ces, A et B com­mentent tout ce qui se passe. C’est qu’il a mau­vaise mine le Chris­t­ian ! Prob­lème de bud­get. Que faire alors pour relancer la région ? La réponse se trou­ve dans sa boite mails : sa com­mune se situe sur le tracé d’un nou­veau réseau de pipelines. S’il par­ticipe, l’entreprise Pipelines High­way lui promet de béné­fici­er de revenus de con­ces­sion de vingt-cinq ans min­i­mum, de dévelop­per les col­lec­tiv­ités locales et d’y créer des entre­pris­es liées au pétrochim­ique. Chris­t­ian y voit du poten­tiel : nou­veaux habi­tants, créa­tion d’emplois, retombées économiques… Ni une ni deux, il appelle les  bourgmestres des com­munes alen­tour pour créer une inter­com­mu­nale. Il se sent pouss­er des ailes.

Au même moment, Vin­cent, un pro­fesseur de langues, et Jes­si­ca, une tra­duc­trice, emmé­na­gent dans le coin. Vin­cent a besoin de grand air, de se recon­necter à la nature. Jes­si­ca est moins embal­lée ; la ville lui con­ve­nait assez bien. Ils ren­con­trent une voi­sine, Pas­cale. Cette dernière s’ennuie ferme dans la région et con­seille à Jes­si­ca de bouger le plus pos­si­ble. Les deux femmes devi­en­nent copines. Jes­si­ca suit les con­seils de Pas­cale à la let­tre et sort sou­vent, au grand désar­roi de Vin­cent.

Le dossier est approu­vé dès le con­seil com­mu­nal suiv­ant. Pour les pipelines, c’est bon, place au pro­jet de parc indus­triel à présent. Des riverains mar­quent leur oppo­si­tion et, suite à une alerte lancée sur les réseaux soci­aux par Vin­cent, ils sont rapi­de­ment rejoints par des mil­i­tants qui instal­lent une ZAD dans le bois de la Taille, con­sid­éré comme une zone pro­tégée.

Chris­t­ian parvien­dra-t-il à redor­er son image et celle de sa terre ? Vin­cent va-t-il rejoin­dre la lutte ? Jes­si­ca restera-t-elle dans la région ? Leur cou­ple sur­vivra-t-il ? Les mil­i­tants de la ZAD arriveront-ils à arrêter le chantier ? Et que pensent A et B de tout cela ? Et qui sont-elles réelle­ment ? Elles qui louent le pét­role et pimentent les dis­cus­sions et sit­u­a­tions de leurs humour et humeurs, vont-elles réus­sir leur pro­jet et s’implanter défini­tive­ment dans le paysage ?

Pub­lié aux édi­tions Lans­man sous le label Emile&Cie, Sauvages est issu d’une com­mande d’écriture de l’European The­ater Con­ven­tion et du Théâtre de Liège sur le thème des pipelines et de l’impact des éner­gies fos­siles dans nos pays. Alex Lorette s’est inspiré d’une étude prélim­i­naire con­cer­nant un pro­jet d’autoroute de pipelines visant à join­dre le port d’Anvers aux usines pétrochim­iques du bassin de la Ruhr. Si ce pro­jet était mené à son terme, il tra­verserait des zones naturelles pro­tégées et trans­formerait le paysage de manière durable. À tra­vers son texte, l’auteur nous fait enten­dre dif­férents points de vue autour du pro­jet. Car qui sont les sauvages qui se cachent der­rière le titre ? Celles et ceux qui dévas­tent la terre pour leur prof­it et celui de leur ter­ri­toire ? Celles et ceux qui sont prêts à tout pour défendre une forêt au grand dam des lois ? Un sauvage ne se cacherait-il pas en cha­cun de nous ?

Avec son regard sin­guli­er et lucide, sans manichéisme, Alex Lorette inter­roge à tra­vers ce texte le rap­port au ter­ri­toire, à la nature, ain­si que la vio­lence et les rap­ports de force entre indi­vidus. Il s’est doc­u­men­té sur les mou­ve­ments soci­aux comme les ZAD, ces zones à défendre qui sont apparues ces dernières décen­nies en France, Ital­ie et Bel­gique. Il a égale­ment puisé dans dif­férentes affaires politi­co-finan­cières de l’actualité belge.

La par­tic­u­lar­ité de la pièce est qu’elle pro­pose deux fins : une pre­mière en lien avec la réal­ité observée – dans la majorité des cas, les ZAD sont broyées par l’appareil polici­er et le pro­jet d’autoroute, d’usine, d’aéroport… voit le jour coute que coute –, la sec­onde en lien avec l’appel à l’insoumission qui peut être, plus que jamais, porté par le théâtre. Sans ten­dresse ni com­plai­sance, Alex Lorette offre un théâtre qui grince et qui, peut-on l’espérer, provoque un sur­saut chez celles et ceux qui le lisent ou le voient.

Émi­lie Gäbele