David DEMAUDE, Entre ville haute et ville basse, Weyrich, coll. « Noir corbeau », 2026, 496 p., 26 €, ISBN : 978–2‑87489–995‑9
Dans le roman policier belge, qui a déjà quelques figures célèbres à son actif, il faudra désormais compter avec un commissaire de plus, au nom assez bizarre, Profonde. Mais, dans ce premier roman dont le titre, Entre ville haute et ville basse, devrait parler à tout Carolorégien, David Demaude met autant en avant son équipe que le chef, insistant sur la collégialité qui préside à une enquête. Une enquête autour de cadavres de… policiers !
Cette première enquête du commissaire Profonde, taulier de la Crime, ne nous révèle que peu de choses sur le policier, dont on ne connait ni la vie privée, ni même le prénom (sans divulgacher l’intrigue, on peut dire qu’il est révélé dans les dernières lignes). Ses réflexes professionnels et lui-même restent d’abord en arrière-plan et apparaissent peu à peu, surtout dans les derniers jours d’une enquête qui en compte sept. Ses collègues, par contre, occupent largement le terrain romanesque : ses acolytes de la Crime, l’inspecteur principal Nathan Somzée, consciencieux et motivé au point de mettre son couple en danger, sa collègue l’inspectrice Soline Sovimont, seule femme de la bande, son chef hiérarchique, le plus haut gradé de la PJF (police judiciaire fédérale) de Charleroi, le directeur judiciaire Gabriel Viane, le commissaire Louis Ronce, vieux briscard assez antipathique, le commissaire divisionnaire Christian Crupet, 60 ans, chef de l’antiterrorisme, son subordonné le jeune commissaire Jérémie Leung qu’il va se faire un plaisir de mettre à pied pour ses excès d’ambition et d’initiatives, et son adjoint obèse et guère reluisant, Loonbeek, ainsi que le chef de corps de la police locale de Charleroi, le commissaire divisionnaire Pierre-Nicolas Marchal. S’y ajoute en arrière-plan toute une galaxie faite du Professeur Figotterie (sic), médecin légiste, d’un procureur du Roi et de sa substitute, d’une juge d’instruction, de laborantins, de membres de la Computer Crime Unit, d’Europol, etc. Toute cette architecture hiérarchique n’a bientôt plus de secret pour le lecteur d’autant que l’auteur a la bonne idée de lui rappeler les titres et fonctions en ayant soin de ne pas alourdir le récit. Lui-même officier à la police judiciaire fédérale depuis plusieurs années, David Demaude sait de quoi il parle et, en observateur éclairé de cette faune humaine, il en décrit les rivalités entre corps de police, les ambitions larvées, les turpitudes parfois les plus sordides.
David Demaude a surtout le sens de la narration. Il sait camper une ambiance, ici celle d’un été caniculaire et asphyxiant qui exacerbe les nerfs des protagonistes ou une scène de meurtre horrifique. Il assume également son ancrage carolorégien et situe son roman dans et alentour de la ville de Charleroi. La topologie est précise et on peut véritablement se rendre sur les lieux, si ce n’est du crime, au moins du roman : la très visible tour de police du boulevard Mayence où tout commence par un crime terroriste sur un policier de faction, les avenues Paul Pastur, les rues de la Villette ou des Peines Perdues, le quai Arthur Rimbaud, la place Charles II, l’incontournable ring, des communes de la périphérie au nom d’une poésie délicate : Monceau-sur-Sambre, Montigny-le-Tilleul, Wanfercée-Baulet… On se dit qu’un Guy Delhasse, guide littéraire de nos villes, va se régaler en lisant ce roman et les habitants de la région pourront le savourer doublement en reconnaissant les lieux de l’intrigue comme s’ils y étaient. Demaude construit aussi la narration de manière habile, par exemple en terminant chaque partie par une incise en italiques, mystérieuse, apparemment hors sujet, qui semble tirée d’un film d’horreur. Surtout, il y a l’intrigue policière et pas n’importe laquelle. Trois flics tués en moins de quatre jours, dont deux hauts gradés dans des circonstances sordides, pour ne pas dire sadiques, ce n’est pas rien. Le romancier nous met sur plusieurs pistes, le terrorisme, l’extrême-droite, des faits de mœurs qui mêlent sexe et perversité, prostitution, traite de femmes et pédo-criminalité. Du glauque en plus de l’hémoglobine. Et bien sûr le coupable ne sera en rien celui que l’on imaginait… Et comme il a pu s’enfuir, cela laisse présager une suite ou un deuxième épisode comme dans une série télé dont ce roman pourrait être le scénario… Le suspense est garanti made in Belgium jusqu’au bout !
Michel Torrekens