Tristan SAUTIER, Michel AUDOUARD, Miroyances, Coudrier, Coll. « Sortilèges », 2025, 52 p., 20 €, ISBN : 9782390520795
C’est à pas de loup ou de colombe, de colombe-loup qu’on entre dans Miroyances, dans son jeu de miroirs entre les poèmes de Tristan Sautier et les encres de Michel Audouard. Le recueil se place sous le signe du miroir pulvérisé, d’un ébranlement de la surface miroitante de la page en vue d’une rencontre avec soi-même. L’ombre de René Char se lève. On pense à son recueil Le poème pulvérisé, on vibre à l’hommage-détournement discret que Tristan Sautier opère au détour de vers épars rappelant ceux du poète.
unique travail
de la lucidité
qui est un soleil
inversé
Les vers de Feuillets d’Hypnos sourdent, percolent comme des eaux souterraines circulant dans l’infra-poème : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».
L’écriture concise se conquiert depuis un lieu, celui de la dissipation des reflets mais aussi des mots, ces mots regagnant « l’encre qui danse », tendus vers la mouvance du désir. En compagnie des Aubaines qui passent du pluriel au singulier, qui s’incarnent en dessins d’encre de Chine (une série que Michel Audouard a intitulée Aubaines à l’infini), nous cheminons dans le rêve d’une voyance qui se brule en mirages. Les illustrations à l’encre ancrent les rares traces de ce qui a fui. Les trente-neuf poèmes et les trente-neuf encres en miroir se posent comme trente-neuf stations pour remonter vers la naissance, vers la nuit de l’origine. C’est, armé de l’ivresse des sens et du tangage d’un verbe raréfié, que Tristan Sautier invente un autre espace sans plus l’orthodoxie des formes et des phrases rigides. Il écrit sur une crête qui crie sa défiance envers le régime poétique, envers le royaume usé des mots. À l’aide d’Aubaine/d’Aubaines qui fait songer aux créatures imaginaires, aux dessins d’Henri Michaux, qui croise la solitude du loup errant entre les poèmes, le recueil taillé dans l’énigme interroge le vivre et son envers (qui est, paradoxalement, aussi son endroit), le bond au-delà du déracinement ontologique. Peut-on atteindre la voyance dès lors que le miroir s’est brisé, défait en chimères mouvantes ? La chorégraphie avec les ombres de Michel Audouard délivre-t-elle la promesse d’une alchimie du verbe à même l’effacement maximal de l’écrire ?
belle et mince
elle passe élégante
comme un rêve
au centre d’un naufrage
comme la récusation
de tout oubli
Motif omniprésent dans l’œuvre de Tristan Sautier, figure mallarméenne qui transit ses recueils (Quantième naufrage intérieur), le naufrage a eu lieu, s’avance comme la seule certitude au milieu des brumes. C’est le naufrage et non plus la constellation mallarméenne qui résulte du coup de dés, laissant en son sillage une silhouette, une danse contre l’oubli.
Entre la densité des mots à fleur de désespoir et l’appel de la danse, Miroyances se tient, à l’affut d’un régime de possibles inédits qui rompent le même par l’inouï. La réversibilité couronne les phénomènes, frappe l’espace, le temps et notre rapport à eux.
Sommes
déracinés
tout l’espace
est à nous
ou nous sommes
à lui
Que faire depuis la sentence « Nés erronés » ? Que faire, si demain est hier ? Tristan Sautier lance sa barque de poèmes depuis la perte de soi, depuis la dérobade du monde, en vue d’une surface aquatique hors mensonge. La traversée du miroir est celle des mots qui se refusent d’être les victimes du piège spéculaire, de la parole vide, d’une poésie qui ne s’écrit pas avec son sang. Seul l’être miro, le poète miraud atteint la voyance, la rimbaldienne extase.
Véronique Bergen
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