Un coup de cœur du Carnet
Hubert KRAINS, Mes amis, Préface d’Éric Brogniet, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2026, 260 p., 20 €, ISBN : 9782803200955
Si vous avez aimé Hors champ, le dernier et beau livre de Marie-Hélène Lafon, précipitez-vous sur la réédition de Mes amis d’Hubert Krains (1862–1934), publié initialement en 1921, salué en son temps par le prix triennal de littérature française. Son Cantal à elle tient lieu de sa Hesbaye à lui. Leur région affectionnée n’est pas un décor : elle est le suc et l’humus de leur écriture, l’air et la chair de leurs personnages ordinaires et inoubliables. En rapprochant ces deux livres, disons-le sans ambages, nous cherchons à appâter le lectorat nombreux de Marie-Hélène Lafon, lui donner envie de se plonger dans ce chef‑d’œuvre d’Hubert Krains, parce que, outre leur profonde humanité, leur écriture apurée, les deux ouvrages se ressemblent par leur organisation : composés de textes indépendants, ils se dévorent, récit par récit, comme un recueil, ou, dans la foulée, comme un roman. Au final, ils sont comme les panneaux d’un polyptique rural où l’être humain est tout à sa place.
Les amis du titre du livre d’Hubert Krains, ce sont les amis du narrateur, souvent omniscient, parfois apparaissant tel un promeneur inconnu croisé sur un chemin, ou un auteur qui nous fait un signe au passage : « Ce serait le moment de faire intervenir la baguette magique ! (…) Mais je ne possède pas de baguette magique. Je ne suis ni Perrault, ni Grimm, ni Andersen. (…) Ma plume est une dure plume de métal, qui, si elle chante parfois une petite chanson réaliste dans le goût de Villon, décrit le plus souvent les choses telles qu’elles sont, à la manière de mon vieux maître La Bruyère. » Voilà qui est dit mieux que nous ne pourrions le faire, et qui laisse apercevoir que l’écriture d’Hubert Krains, dépouillée, empathique est plus proche de celle de l’écrivain vaudois C.-F. Ramuz (1878–1947) que de celle, plus exubérante et inventive de George Eekhoud ou de Camille Lemonnier, ses deux (quasi) contemporains naturalistes belges, à qui il est souvent associé, avec raison, pour le courant littéraire auquel ils appartiennent.
Mes amis. Des amis qui se prénomment Benoît et Golpin. Ils sont là, bien campés, au gré des pages, avec leurs attitudes, leurs gestes, leurs habitudes, leur bonté, leur travers, leurs grands et petits plaisirs (« l’eau de vie qu’ils boivent chacun à leur tour et qui leur égaie le cœur ») et leurs soucis. On entend l’inflexion de leur voix, leurs conversations sur l’essence de la vie, leurs querelles parfois, bien moindres que leur complicité. À travers des nouvelles, on assiste à ce qui leur arrive, de bien ou de mauvais ; on fait des incursions dans leur quotidien, dans la vie et les rituels du village ; on assiste à leurs déboires et à la joie des jours de fête, si bien qu’Éric Brognet, dans sa préface, peut écrire que la propos de Krains est ethnographique et sociologique. Mais il n’y a pas que Benoît et Golpin dans la galerie des personnages : sont campés avec autant de substance leur famille, la communauté des villageois et villageoises (ah cette insultante Bruxelloise madame Jonas ; ah cette pauvre vieille cousine Simonne et sa façon de gérer son non-héritage de porcelaine !). Et par-delà, sont aussi peints leurs lieux de vie : intérieurs et alentours des maisons, sans oublier la magnificence de la nature. Et si la vie peut s’avérer rude et misérable – Krains ne cherche nullement à idéaliser « la vie ni de ces communautés ni de ses personnages, riches ou pauvres » (Éric Brogniet) –, Mes amis n’a pas le pessimisme du Pain noir, autre chef‑d’œuvre d’Hubert Krains, réédité, en 2024, dans la collection « Espace Nord ». Bien au contraire : à la lecture, on s’émeut, sourit, respire un air léger, s’y réchauffe à la solidarité humaine ; on y accompagne en sifflotant l’hymne à la grande et belle nature.
Michel Zumkir
Plus d’information
Les éditions de l’Académie à la Foire du livre
- Tout au long de la Foire, retrouvez une sélection de livres édités par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique sur les stands 313 (Fédération Wallonie-Bruxelles) et 337 (Les éditeurs singuliers)
