Du sens et des lames

Mar­cel LECOMTE, Le Sens des Tarots et autres sou­venirs, avec des images de Pierre ALECHINSKY, La Pierre d’Alun, coll. « La petite pierre », 2025, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–109‑8

lecomte alechinsky le sens des tarotsMar­cel Lecomte (1900–1966), poète, écrivain, chroniqueur, com­men­ta­teur des arts plas­tiques, des let­tres – et même de poli­tique – , mem­bre du trio sur­réal­iste qui pub­lia les tracts de Cor­re­spon­dance au milieu des années 1920, a tou­jours man­i­festé un grand intérêt pour l’ésotérisme, une thé­ma­tique récur­rente dans son œuvre. Y cher­chant des points de jonc­tion entre les cul­tures anci­ennes et son pro­pre présent, sans doute, mais ten­tant égale­ment d’en dégager quelques lignes essen­tielles qui pou­vaient peut-être expliciter cette forme d’autonomie créa­trice exis­tant entre les mots, la poésie, et les idées : une voie ini­ti­atrice dans la lit­téra­ture dont il se voulait à la fois l’observateur, le prati­cien, et le com­men­ta­teur.

Dans cette optique, les fig­ures et les lames du tarot ont retenu son atten­tion, à l’instar d’autres sur­réal­istes qui, autour de Bre­ton prin­ci­pale­ment, n’ont jamais hésité à fréquenter les car­toman­ci­ennes, voire à créer leur pro­pre jeu de cartes sur­réal­istes. C’est ain­si que naquit le  boulever­sant « Jeu de Mar­seille » durant l’hiver 1940–1941, lorsque furent con­traints de se réfugi­er dans la cité phocéenne Bre­ton et Jacque­line Lam­ba, Brauner, Mas­son, Dominguez ou encore Ernst.

Ain­si, en 1948, Lecomte peut-il assur­er avec la con­vic­tion néces­saire, dans une petite pub­li­ca­tion, orne­men­tée par le tout jeune Pierre Alechin­sky de deux images (« Le Fou » et « Le Bateleur »), que « les tarots sont pour (lui) les élé­ments d’une sorte de ‘grille’ placée sur le réel. » Le con­stat, l’aveu, n’est pas mince, si on l’observe sur les réal­ités d’une ligne de vie. Cet opus­cule, Le Sens des Tarots (avec majus­cules !) tiré à 100 exem­plaires à La Cam­bre en mai 1948, était de longue date introu­vable et mécon­nu, hormis des seuls bib­lio­philes. Le voici réédité par La Pierre d’Alun, de sur­croit aug­men­té de quelques notes et écrits brefs de Lecomte, des images en dif­férents états d’Alechinsky, de plusieurs autres dessins et de quelques notes de ce dernier. L’ensemble con­stitue le fil d’une com­plic­ité ami­cale entre les deux hommes, depuis les débuts d’Alechinsky avant Cobra, jusqu’à 1967, un an après la mort de Lecomte : ce dernier fig­ure par­mi les « 61 titreurs d’élite » con­viés à don­ner un titre à 6 planch­es du pein­tre, dans un autre ouvrage, Le test du titre (paru chez Los­feld, en 1967).

La même année 1948, Lecomte pub­lie dans le deux­ième numéro de Néon, pre­mière revue sur­réal­iste (en feuil­lets) du groupe recon­sti­tué autour de Bre­ton, un texte déjà ori­en­té sur la même ques­tion : Le Ver­tige des Tarots. La langue sin­ueuse­ment con­stru­ite de Lecomte, le lent enchâsse­ment des mots au tra­vers d’une syn­taxe par­fois quelque peu obscure, ne per­me­t­tent pas tou­jours d’appréhender sim­ple­ment le fond de sa pen­sée. Mais de cette nou­velle édi­tion réussie du Sens des Tarots, on peut néan­moins citer ce frag­ment : « Il ne s’agirait plus tant de savoir si les cartes dis­ent juste ou faux, mais jusqu’où elles dis­ent vrai. Elles exci­tent le Réel. » Ce principe d’excitation du réel, que ce soit par les tarots ou d’autres méth­odes, on peut croire que rares seront celles et ceux qui, en toute sincérité, pour­raient dire qu’ils n’en ont cure.  

 Alain Delaunois

Plus d’information

Les éditions La Pierre d’alun à la Foire du livre

  • Tout au long de la Foire, retrou­vez une sélec­tion de livres parus à La Pierre d’alun sur les stands 313 (Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles) et 337 (Les édi­teurs sin­guliers)