L’Autre est-il un autre ?

Giuseppe SANTOLIQUIDO, Lettres à l’Autre, Ker, 2026, 108 p., 18 €, ISBN : 978-2-87586-532-8

santoliquido lettres a l'autreLettres à l’Autre, de Giuseppe Santoliquido est constitué de deux récits qui alternent rigoureusement. D’une part, celui d’un homme en prison qui écrit à quelqu’un, dans une narration en « je ». Et d’autre part, la description en « il » de la vie de Pierre Augier ; il vit avec sa femme Mireille et ses deux enfants dans le domaine agricole de ses beaux-parents. Il est infirmier à l’hôpital et essaye d’aider à la ferme le reste du temps. Lui aussi écrit, des lettres à « l’Autre », autant à l’hôpital qu’à la ferme, en se cachant. Ce n’est que progressivement et par petits indices (par exemple, un pronom personnel inattendu) que l’on devine l’identité de la personne à laquelle ces lettres, de chacun des récits, sont destinées. Et la révélation de cette identité crée une surprise à la fin du roman. Le titre Lettres à l’Autre indique autant le nombre élevé de lettres que la double origine de celles-ci, la prison et le domaine.

Pierre n’est pas heureux. Il ne parvient pas à avoir la maitrise de sa vie, les événements et les autres décident à sa place : « il a souvent l’impression que sa vie a existé sans lui, il lui semble ne pas avoir pris part à ses propres gestes ». La formule résume parfaitement tout ce qui lui est arrivé et lui arrivera. Alors qu’il est à peine adolescent, son père meurt accidentellement. Sa mère et son frère l’entourent, mais le dépossèdent de lui-même. Son mariage tardif avec la fille unique du domaine se révèle rapidement un échec. Et tout son entourage lui fait durement ressentir son humiliation. Il tentera un jour de poser un geste.

La psychologie des personnages est finement décrite, rendant bien l’état d’esprit des êtres et leur évolution ; pour l’un d’eux, « le dangereux enfouissement de la dignité sous le poids de son propre abaissement ». Et cela s’inscrit dans la complexité pesante des relations familiales au sein d’un univers agricole marqué par la puissance du papé et par l’importance de la rumeur. C’est pourquoi un geste de Pierre a des conséquences multiples touchant le domaine et ceux qui y gravitent. (Il faut saluer la progression complexe de l’intrigue, dont on ne peut, ici, trop en dire sans en dévoiler la fin.)

Le traitement de la temporalité diffère d’une partie à l’autre. Dans le récit « prison » le déroulement est linéaire, même s’il y a des sauts dans le temps. Dans le récit « domaine », tout se déroule en une journée, qui apparait comme le socle, sur lequel, à partir des impressions et du ressenti de Pierre, se greffe toute l’histoire de sa vie. Significativement, ce récit commence par « Comme tous les jours… ». Et pourtant, cette journée ne sera pas comme toutes les autres. La fin du roman déroge au principe d’alternance des récits pour proposer une ellipse temporelle importante, qui permet de donner une image de l’évolution de la structure familiale et de montrer comment se répètent, ou pas, des schémas de comportement. Un geste peut-il changer les choses, ces comportements figés dans des structures familiales elles aussi figées ?

Comme dans ses autres romans, Giuseppe Santoliquido excelle à décrire l’atmosphère d’un lieu, la chaleur, les odeurs, les variations au long de la journée. Et ces notations de la nature environnante traduisent l’état d’esprit des protagonistes et les changements qu’ils vivent.

Joseph Duhamel

Plus d’information

Giuseppe Santoliquido à la Foire du livre

Dédicaces : 

  • Samedi 28 mars 14h-15h – Stand 101-102 (Hall 1)
  • Samedi 28 mars 16h – 17h – Stand 227 (Hall 3)