Ligne claire sur fond noir 

Arnaud COLLETTE, Cathé­drale Nord, Ker, 2026, 186 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87586–537‑3

collette cathédrale nordArnaud Col­lette, qui a tra­vail­lé pour L’Avenir, La Libre ou Le Matin, avait déjà coécrit une biogra­phie poli­tique d’André Cools, par­ticipé à divers pro­jets tour­nant autour de Liège ou de la Wal­lonie, mais Cathé­drale Nord est son pre­mier roman, un polici­er qui vient de décrocher le prix du Roman noir de la Foire du Livre de Brux­elles 2026, la neu­vième édi­tion d’un prix (ex-Fin­tro) réservé aux nou­veaux con­teurs.

Les années précé­dentes, les lau­réats nous ont plusieurs fois ouvert les portes d’univers mécon­nus : Bruno Sander­ling et l’Afrique des pris­ons, des magouilles finan­cières ; Mimosa Effe et le milieu les­bi­en ; Sophie van der Ste­gen et la musique clas­sique, ses couliss­es. Dès les pre­mières pages, une évi­dence : Cathé­drale Nord nous ramène aux fon­da­men­taux du genre. Une jeune femme erre la nuit dans le quarti­er lié­geois d’Outremeuse. Sil­hou­ettes menaçantes, bar mal famé, maque­reau unique­ment guidé par le prof­it, drogue et pros­ti­tu­tion… Le clin d’œil est surligné dès la pre­mière ligne :

Trois heures son­nèrent à Saint-Pholien. 

De Simenon, on remonte vers les prémices du roman noir, vers Jack l’Éventreur. Isabelle, alias Jes­si­ca, pour­tant usée, retourne à la chas­se au client, croise un homme dis­tin­gué, il la détourne de l’hôtel, lui pro­pose un endroit plus dis­cret… On devine l’issue de la ren­con­tre :

Devant lui, une jeune femme était cru­ci­fiée. (…) De longues vis tra­ver­saient les avant-bras (…) Les chairs étaient lacérées autour des points de fix­a­tion (…) Son corps était zébré de mar­ques de fla­gel­la­tion. Son vis­age, entière­ment car­bon­isé, ne lais­sait plus rien devin­er de ses traits.  

Un meurtre. Une enquête débute, qui relie celui-ci à un autre. Une course au ser­i­al killer s’annonce. Un com­mis­saire, François Sav­i­gny, prend les choses en main, mais doit en découdre ou col­la­bor­er avec une amie jour­nal­iste, la belle Aliénor, que le tueur a élue comme inter­locutrice priv­ilégiée, jusqu’à lui envoy­er une let­tre anonyme, lui télé­phon­er, lui recom­man­der un traite­ment de l’information.

La ten­sion monte. D’autres meurtres, tou­jours des pros­ti­tuées, un sus­pect qui dis­parait dans la nature… Les autorités s’impatientent. « Le Croisé » san­guinaire aus­si, qui en veut à Aliénor de ne pas lui offrir la tri­bune souhaitée, l’identité épique revendiquée.

Le clas­si­cisme du livre se con­firme : écri­t­ure sans fior­i­t­ure, au ser­vice de l’intrigue ; nar­ra­tion assez linéaire, équili­brée autour de balis­es atten­dues ; esquisse d’un décor (Liège et sa région), de ses lieux emblé­ma­tiques, de son folk­lore, de ses micro­cosmes aus­si, les inves­ti­ga­tions bal­ayant l’extrême droite, de ses élites policées à ses légion­naires les plus sauvages, les gangs qui se dis­putent le ter­ri­toire (Albanais, Africains…).

Clas­si­cisme, soit, mais pas académisme ! Les dia­logues sont alertes, les per­son­nages habillés/habités d’un coup de pinceau :

D’origine algéri­enne, Aïcha Arfaoui, boule de nerfs mus­clés au vis­age mod­elé par des années de boxe thaï, affichait un style sobre et pra­tique. 

Arnaud Col­lette ne fait pas courir son réc­it mais le fait marcher d’un pas ferme, assuré. Ses per­son­nages, dans les marges des vies privées, ont des embryons de romans de mœurs à racon­ter (François, le polici­er qui vit comme un dandy et un esthète à la suite d’un héritage ; Aïcha, la poli­cière qui voit son jeune frère, qu’elle a pra­tique­ment élevé, vers­er dans l’intégrisme, ostracisée par son milieu d’origine ou une par­tie de son milieu d’accueil ; Lui­gi, qui ne sup­porte pas de met­tre un témoin en dan­ger…) ; leurs con­tours sont nuancés ; leurs réac­tions, tan­tôt human­istes, tan­tôt peu cor­rectes, in fine très réal­istes, les ren­dent attachants et amar­rent le lecteur au réc­it.

En conclusion ?

Avec Cathé­drale Nord, Arnaud Col­lette a livré un livre qui se lit agréable­ment. S’il sem­ble, en pre­mière instance, s’acquitter du cahi­er de charges dévolu au genre, il en vient à ménag­er quelques sur­pris­es, de la trame prin­ci­pale aux fils col­latéraux, allant jusqu’à livr­er une mise en abyme de sa vision d’une société en quête de boucs émis­saires, « engagée dans une impasse ».

Philippe Remy-Wilkin

Arnaud Collette à la Foire du livre 

Rencontres : 
  • Remise du prix du Roman noir : same­di 28 mars 15h — Scène Alors on lit
Dédicaces : 
  • Same­di 28 mars 15h-16h30 — Stand 101 (Hall 1)
  • Dimanche 29 mars 13h-14h — Stand 227 (Hall 2)