Veronika MABARDI, Sous le regard des statues de Camille Claudel, Esperluète, 2026, 260 p., 20 €, ISBN : 9782359842067
Comment aborder Camille Claudel après les visions romanesques, dramaturgiques, cinématographiques, chorégraphiques offertes par Anne Delbée, Michèle Desbordes, Laurence Creton, Bruno Nuytten, Bruno Dumont, Marie-Claude Pietragalla et d’autres ? C’est à partir d’un double geste que Veronika Mabardi interroge l’œuvre et la vie de l’artiste. D’une part, comme le titre l’énonce, le récit se tient au plus près du geste créateur de Camille Claudel. Veronika Mabardi écrit depuis un lieu, sous un angle défini : sous le regard des statues, depuis la mise en abyme de l’œil de Camille Claudel dans ses sculptures. D’autre part, taillé à coups de burin, le bloc textuel décrit le chemin d’une rencontre élective qui s’inscrit dans une temporalité longue. On suit Veronika Mabardi sur les traces géographiques, esthétiques de Camille Claudel, sur les lieux où elle vécut ; elle nous fait entrer dans le ventre des musées qui abritent ses œuvres.
Loin d’être immédiate, la révélation prend le visage d’un apprivoisement progressif, de la première rencontre avec une statue à la fin des années 1980 aux années 2020, à l’exposition Brancusi et ses contemporains. Villeneuve-sur-Fère, Nogent-sur-Seine, les lieux d’enfance, de vie, les musées sur lesquels et dans lesquels Veronika Mabardi se rend s’offrent comme autant de matrices éclairant les œuvres. Le mouvement du texte tisse un rhizome de connexions (inscription des œuvres dans leur époque, place de la femme artiste aux 19ème et 20ème siècles, dialogue avec le vécu de l’autrice) qui plonge dans le dehors afin de revenir à une réception intime de l’œuvre. L’imaginaire de l’écrivaine suit au plus près celui que Camille Claudel incarne dans ses sculptures. Le gouffre entre la mise en espace de la sculpture, ses trois dimensions, et l’espace de la page se voit aboli par une écriture qui dialogue avec l’intériorité de chaque œuvre. Sous le regard des statues de Camille Claudel descend poétiquement, viscéralement dans des créations telles que Le dieu envolé, Clotho, Les causeuses, L’implorante… La fiction éclaire les différentes versions de L’âge mûr, écoute le langage des matériaux (le plâtre de La vague, le marbre de Clotho…), convoque les mythes de Psyché, les Moires, la vie de Camille Claudel, les échos du présent qui éclaboussent le passé. Loin d’éloigner de la perception des œuvres, les allers-retours entre notre contemporanéité et les années créatrices de Camille Claudel permettent d’en recueillir les résonances, la signature secrète. Le geste préliminaire est celui de la soustraction : afin de voir, d’être touché au plus vif, il faut se défaire des études, des exégèses qui médient la perception.
Il y avait trop. Tant de présences, d’histoires cachées dans les couches de terre et les plis du métal, comment regarder, se laisser atteindre ? Il aurait fallu me laver les yeux, oublier ce que je sais de l’artiste, de son temps, ce qu’on a écrit sur elle. Sur elle, l’expression est juste ; les commentaires la recouvrent et troublent le regard. Non, pas le regard. La perception. Il aurait fallu briser les vitres et toucher les yeux fermés.
L’écriture fait le pari de la tactilité, du toucher, d’un œil qui non seulement écoute comme l’affirmait Paul Claudel mais sent. Dès l’entame, Veronika Mabardi affirme son refus de lire l’œuvre de Camille Claudel en la réduisant à sa vie, à la « folie », à la tragédie de l’enfermement asilaire. Si cet a priori est salutaire, il se traduit parfois dans une déliaison de ce qui est indissolublement noué, dans une césure entre le vécu et l’œuvre. Camille Claudel a injecté ses questionnements artistiques, ses doutes, ses affects, ses affres esthétiques et existentielles en les mettant en forme, en les transfigurant dans la pierre, le bois, le marbre. Des arcs de cercle se tendent entre les époques, on croise Louise Michel, Chantal Akerman, des angles de lecture explorent le rapprochement entre les styles de la sculptrice, ses « circonvolutions végétales » et l’Art nouveau ou le symbolisme.
Dans cette valse avec Camille Claudel, sculptrice par excellence du mouvement, le récit va à la rencontre d’une femme, de son univers, de son génie, de sa solitude, de son travail de la matière, ne s’appesantit pas sur l’amour avec Rodin, le rapport à la famille, les crises psychiques, l’internement. Veronika Mabardi écoute les rêves, réalisés, trahis dans la vie, coulés dans le marbre, met en scène l’époque en la diagonalisant avec la nôtre. Elle approche le peuple des statues de Camille comme des corps projetés au-dehors, matérialisant sa passion, son rapport au monde.
Véronique Bergen
Plus d’information
Veronika Mabardi à la Foire du livre
Dédicaces :
- Vendredi 27 mars 15h-17h — Stand 143 (Hall 1)
- Dimanche 29 mars 12h-13h — Stand 143 (Hall 1)
