Deux familles juives dans la tourmente

Coralie VANKERKHOVEN, La bon­bon­nière des Wag­ows­ki, Mur­mure des soirs, coll. « Brèves du soir », 2026, 304 p., 19 €, ISBN : 978–2‑931235–35‑5

vankerkhoven la bonbonnière des wagowskiLes cir­con­stances m’ont amené à lire La bon­bon­nière des Wag­ows­ki avant, pen­dant et après une journée de com­mé­mora­tion au Mémo­r­i­al et camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. L’occasion de pren­dre con­science de l’importance d’un texte comme celui-ci et d’en soulign­er l’urgence dans l’actualité du moment. Le tra­vail de mémoire qui con­cerne tout le monde se révèle plus néces­saire que jamais alors qu’il ne restera bien­tôt plus de sur­vivants et sur­vivantes pour témoign­er en direct.

Diplômée en philolo­gie romane et en Études théâ­trales (UCL), Coralie Vankerk­hoven vit à Brux­elles où elle tra­vaille en tant que psy­ch­an­a­lyste. Autrice de deux essais, elle s’est déjà intéressée à cette époque trag­ique de l’Histoire dans Se rêver rescapé. Essai sur des faus­saires de la Shoah (EME, 2019). Coralie Vankerk­hoven n’est pas juive (en tous cas sa biogra­phie ne le pré­cise pas), mais son pro­jet nar­ratif repose sur un lien per­son­nel avec des événe­ments sur­venus à Brux­elles durant l’occupation nazie. Sa grand-mère Simone avait été engagée comme ouvrière dans l’entreprise et le com­merce de vête­ments d’un cou­ple juif, les Wag­ows­ki-Gold­berg. Par cul­pa­bil­ité et pour n’avoir pas pu les pro­téger, elle s’est tue sur cet épisode douloureux de sa vie.

Dans La bon­bon­nière des Wag­ows­ki, sa petite-fille, Coralie Vankerk­hoven, les a arrachés au silence et à la nuit par le pou­voir des mots, de ses mots. Elle restitue leurs exis­tences selon un dou­ble fil nar­ratif : doc­u­men­taire, via un choix pré­cis de textes his­toriques, et épis­to­laire à tra­vers la resti­tu­tion d’une cor­re­spon­dance imag­inée entre dif­férents pro­tag­o­nistes des familles Wag­ows­ki et Gold­berg. Imag­inée mais tout à fait plau­si­ble car s’appuyant sur des archives offi­cielles où fig­urent les noms des per­son­nages. Ces let­tres sont datées et vont de 1929 à 1943. Elles suiv­ent un ordre chronologique rigoureux. Cet ensem­ble suc­ces­sif de textes rel­a­tive­ment courts explique prob­a­ble­ment la présence de ce livre dans la col­lec­tion « Brèves du soir » des édi­tions Mur­mure des soirs.

La famille Wag­ows­ki est orig­i­naire de Łódź en Pologne. En 1926, l’un des cinq enfants, Wolf, émi­gre en Bel­gique où il prend le prénom de Vic­tor. Toute sa vie à Brux­elles est le com­bat d’un homme pour s’intégrer et se fon­dre dans la nation­al­ité belge, quelles que soient les cir­con­stances. Longtemps, les let­tres mon­trent l’illusion que cet exil va les sauver de l’inéluctable. En 1929, sa future femme, Johan­na Gold­berg, quitte Cologne en Alle­magne et le rejoint dans ce qui n’est pas encore la cap­i­tale européenne. Johan­na y devient Jeanne. Aux yeux de leurs familles, leur vie à Brux­elles ressem­ble à un eldo­ra­do et c’est bien ain­si que les jeunes époux vont le vivre. Quand les pre­mières men­aces pla­nent sur ceux et celles restés en Pologne et en Alle­magne, prin­ci­pale­ment à Cologne, le ton reste posé et change peu à peu face à la mon­tée et au rejet des Juifs. Cette impres­sion se ren­force et le cou­ple brux­el­lois ne rechigne pas à envoy­er à leurs proches des présents et, plus tard, un sou­tien financier. L’angoisse s’insinue face au silence et l’attente dés­espérée de quelques lignes de leurs familles. Leur exis­tence à Brux­elles devient elle aus­si plus pré­caire, puis inviv­able. Les mesures vex­a­toires et les spo­li­a­tions se mul­ti­plient. La men­ace ne cesse de se pré­cis­er et de s’intensifier jusqu’à l’inéluctable : leur dépor­ta­tion et leur mort atroce à Auschwitz.

Par­al­lèle­ment au cynisme des textes offi­ciels et his­toriques, il y a ces let­tres qui retis­sent des vies avec leurs espoirs, joies, décep­tions, fiertés, émo­tions, les démarch­es pour sur­vivre, les humil­i­a­tions, la haine, les con­vois, la vie dans les ghet­tos de Łódz, de Litz­mannstadt ou d’Amsterdam… Les noms de Victor/Wolf et Jeanne/Johanna fig­urent aujourd’hui dans la base de don­nées de Yad Vashem, nom­més dans un océan de morts. Leurs pho­tos appa­rais­sent sur le mur de la caserne Dossin, à Malines, autre lieu de mémoire incon­tourn­able. Un jour peut-être, des Pavés de la Mémoire à leur nom seront scel­lés dans le trot­toir du 139, rue du Mon­téné­gro ? Leur dernière demeure brux­el­loise où ils furent arrêtés le 23 novem­bre 1943… Et pourquoi ne pas s’y ren­dre et s’y recueil­lir après la lec­ture de La bon­bon­nière des Wag­ows­ki ?

Michel Tor­rekens

Plus d’information

Coralie Vankerkhoven à la Foire du livre

Dédicaces : 
  • Same­di 28 mars 15h-16h – Stand 337 (Hall 3)