Un coup de cœur du Carnet
Laurence PIEROPAN et Hubert ROLAND (sous la dir. de), Postmigration, Textyles n°68, Ker, 2025, 198 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87586–535‑9
Quelle force, quelle richesse, quelle utilité bien-fondée, ce numéro 68 de Textyles, la revue des Lettres belges de langue française ! Il offre à la fois un aperçu d’une littérature encore trop méconnue, de ses auteurs et autrices (Nicole Malinconi, Carmelina Carracillo, Caroline De Mulder, Leila Houari, Clémentine Faik-Nzuji, Souad Fila, Zaïch Hamdi, Kenan Görgün, entre autres), de ses enjeux, ainsi que de la vie d’une partie de la population belge. De plus, ici et là, il perce d’un faisceau lumineux les ténèbres qui assombrissent le présent, et nous engage vers un monde nouveau, un monde en commun. Vraiment en commun.
Outre la partie varias et les rubriques habituelles, cette soixante-huitième livraison de Textyles se concentre plus particulièrement sur la « postmigration », ainsi que l’indique son titre – c’est la seule réserve que nous formulons à propos de ce numéro : ce mot impavide sur la couverture, sans sous-titre, imperméable pour la plupart d’entre nous. Et l’illustration qui l’accompagne n’aide guère à sa compréhension, elle ne libère son sens qu’à la lecture du dossier. Qu’est-ce donc que cette notion de « postmigration » ? Pour l’introduire, nous allons prendre une exemple, une figure musicale, populaire, médiatique, plusieurs fois citée dans la revue : Stromae. Fils d’un père rwandais et d’une mère flamande, fier d’être belge, il « brise la binarité essentialiste et catégorisante [biculturelle et bilingue] au profit d’une notion hybride, multiple et diverse de la belgitude » (Marina Ortrud Hertrampf). On peut en déduire que la position postmigrante « découle du regard posé sur les sociétés d’accueil par des personnes qui y sont nées (de parents étrangers) et y ont été socialisées dès la plus jeune enfance » (Laurence Pieropan et Hubert Roland). Autrement dit, pour en venir plus particulièrement à la littérature, « la littérature de la postmigration présente la voix de la migration après la migration » (Marina Ortrud Hertrampf).
Les articles mettent en lumière et en perspective les œuvres d’auteurs et autrices belges d’ascendances variées (italienne, congolaise, marocaine, turque…). Le concept de postmigration y est travaillé, approfondi jusqu’à relativiser notre système de valeurs et produire des approches pacifiées de la réalité et de la littérature belge. Bonne nouvelle ! S’en dégage un portrait des migrant·e·s « bien moins misérabiliste que celui qui se dégage du corpus francophone » (Przemyslaw Szczur). Que ce soit par le genre littéraire privilégié (autobiographie, autofiction, poésie, saga, récit, roman…), par le choix des stratégies et des instances narratives (« je », « nous » communautaire ou incluant les lecteur·ices…), la production postmigrante belge « dépasse la sphère intime (…) et s’inscrit dans une dynamique collective de réflexion » (Naïma El Makrini).
Contrairement à la musique postmigrante (Theodora, Aya Nakamura…) qui connait de grands succès mainstream, ou, par exemple, à la production littéraire états-unienne migrante et postmigrante qui peut être accueillie par des éditeurs reconnus et commerciaux, la littérature postmigrante belge, alors même qu’elle est « une lame de fond de notre littérature depuis les années 80 » (Laurence Pieropan et Hubert Roland), est essentiellement publiée chez de petits éditeurs ou des maisons militantes. On peut d’ailleurs préciser qu’il en va de même pour les études littéraires et culturelles de la postmigration. Bien que développées en Allemagne et en langue anglaise depuis une bonne dizaine d’années, elles sont à la traine dans une francophonie assez réticente à la notion de postmigration, tout comme, d’ailleurs, à celle de postcolonialisme. Aussi, et quitte à nous répéter, on ne peut que saluer Textyles d’offrir la visibilité à cette littérature et à ses auteurs et autrices qui, d’œuvre en œuvre, dépassent l’individualité, et viennent confirmer ce que Patrick Chamoiseau écrit dans Que peut Littérature quand elle ne peut ? : « Ce n’est pas le même, ce n’est pas la transparence d’un standard dominant, mais bien l’opaque générique de “différence “, qui est le mieux à même de nous nourrir, de nous grandir, de nous aider (…) à produire du nouveau, à nous maintenir en constant devenir. »
Michel Zumkir