Catherine GRAVET (sous la dir. de), Chroniques langagières à la belge, préface de Jean-Marie Klinkenberg, Éditions universitaires de l’UMons, coll. « Travaux et document », 2025, 210 p., 24 €
Quel fil tracer – à l’encre rouge, bien entendu – entre des personnalités aussi contrastées que le père Joseph Deharveng, professeur de rhétorique au collège Saint-Michel à Bruxelles entre 1890 et 1930, le grammairien Maurice Grevisse, auteur du célébrissime Bon usage, son beau-fils et assistant André Goosse, le bédéaste de génie André Franquin, troisième pilier du Neuvième art en Belgique après Hergé et Jacobs, le Liégeois que dissimulait le pseudonyme Cléante dans les pages du Soir, enfin l’universitaire Anne-Catherine Simon, docteure en linguistique et professeure à l’UCLouvain ? Un volume dirigé depuis l’UMons par Catherine Gravet nous apprend que c’est un genre littéraire, ou du moins un type d’énonciation journalistique ayant fleuri dans la presse belge pour être, ici servie avec dévouement, là parodiée avec impertinence, qui les fédère : la chronique langagière.
Car, dans nos gazettes et magazines favoris, il se trouve toujours bien une place, discrète mais institutionnalisée, pour cette rubrique mêlant le clin d’œil complice, l’explication savante et la prescription d’autorité. Il s’agit d’y convoquer une subtilité orthographique appartenant à la langue stylée ou à la retorse grammaire du français, langue évidemment, forcément, par nature même, plus complexe et exigeante que le letton, le bantou, le pitjantjatjara ou le basque. Ou alors de tirer l’oreille et d’attirer l’œil des fauteurs et fauteuses de barbarismes en tous genres, qui passent leur temps à s’exclamer : « c’est trop beau que pour être vrai » ou « la gente masculine… »… En général, ces mises au point font le miel de celles et ceux qui en connaissent a priori les moindres ressorts, lèvent le doigt plus vite que l’ombre de leurs condisciples, « ‘Dame, ‘Dame, je sais, moi », et surtout se plaisent à voir dans ces sempiternels rappels à l’ordre la preuve que la misérable langue française est en totale décadence, victime d’un naufrage où ne surnagent plus que quelques grosses têtes « bardées de références » comme chantait Brel, farcies de règles, d’exceptions d’exception et de contre-exemples.
Les contributions rassemblées dans ce volume dépassent de loin les études de cas, délimitées par des bornes chronologiques précises et concentrées sur des publications difficilement accessibles. Par exemple, les « plates-bandes du grammairien » signées Grevisse dans Le Moustique de septembre 1949 à aout 1954 sont scrutées par Élisabeth Castadot. Mais qu’il s’agisse de médias ayant disparu (la revue catholique La Jeunesse, qui a existé entre 1920 et 1926 et qui trouve ici son premier analyste en Michel Berré) ou de titres encore bel et bien présents, en format papier ou numérique (comme Le Soir, dont les chroniqueurs sont étudiés sur près de six décennies par Franz Meier), le constat est le même : la chronique langagière tient lieu de révélateur des modes de penser la langue. Les enjeux du purisme, apanage des clercs, s’y mesurent à la considération accordée à l’usage, soit le bien commun.
Plus profondément encore, ces réflexions révèlent, chacune à sa façon, toute l’insécurité linguistique de chez nous, le malaise belgitudinaire, la peur d’être repris de volée par l’hexagonal, la trahison de l’origine sociale selon que vous serez orthos ou bien kakos. Si anecdotiques ou pointues puissent-elles paraitre d’emblée, elles se situent donc au cœur de la réflexion sur notre identité. Et puis, il y a Lagaffe, qui passe sa drôle de tête dans l’embrasure de la porte qu’il vient de dégonder pour casser une noix qu’on dirait de plomb et qui nous rappelle que toute norme est faite pour être déjouée, toute langue pour s’en jouer. Les priorités et le sourire reprennent leur place. Ne dites plus « Comment est-il possible de s’exprimer aussi mal ? », dites « M’enfin… », ça est encore mieux correct.
Frédéric Saenen