Gnose et nihilisme

Saenen Caraco

« Mon œuvre sera ma vengeance ».
Essai sur la pensée radicale et gnostique d’Albert Caraco

Auteur : Frédéric Sae­nen

Mai­son d’édition : Press­es uni­ver­si­taires de Liège

Année d’édition : 2025

Nom­bre de pages : 200

Prix : 13,50 €

Livre numérique : /

EAN : 9782875624819

Pre­mière étude sur Albert Cara­co parue dans le champ fran­coph­o­ne, con­sacrée à un penseur qui se présente comme le chantre d’un pes­simisme rad­i­cal, l’essai de Frédéric Sae­nen restitue la cohérence et la com­plex­ité d’une œuvre large­ment oubliée en rai­son notam­ment des « obsta­cles mêmes que posent l’homme et son œuvre ». La cohérence se situe dans l’alignement du vécu sur les écrits, dans l’adéquation entre démarche intel­lectuelle et vie.

Aux côtés de Cio­ran, d’Otto Weininger, Albert Cara­co (1919–1971) s’avance comme l’un des penseurs qui aura poussé au plus loin l’entreprise de destruc­tion des idol­es, la veine d’un nihilisme qui se parachèvera en toute logique par le sui­cide de son auteur. Né à Con­stan­tino­ple dans une famille juive, d’un père sépha­rade, mar­qué par la philoso­phie en acte incar­née par sa mère, ce con­temp­teur du genre humain, de la démo­gra­phie galopante, de la famille vue comme le « tombeau de l’esprit » élab­o­ra un sys­tème qui cul­min­era dans la gnose. Avec nuances et finesse, Frédéric Sae­nen fait un sort aux éti­quettes trop com­modes, aux clas­si­fi­ca­tions rigides (Cara­co réac­tion­naire, con­ser­va­teur, cynique…) pour épouser les facettes d’un mis­an­thrope qui, prô­nant l’abstinence, la sus­pen­sion du désir physique, aus­cul­ta la fail­lite cul­turelle de nations comme la France, la dévi­tal­i­sa­tion de la langue française, la pul­sion des humains à se repro­duire, le car­can des reli­gions tra­vail­lant au for­matage des esprits, à l’intériorisation de la servi­tude volon­taire.

« Mon œuvre sera ma vengeance ». Essai sur la pen­sée rad­i­cale et gnos­tique d’Albert Cara­co retrace l’évolution, les étapes de la doc­trine cara­ci­enne, son rejet du catholi­cisme, le lien qu’il renoue avec le judaïsme, son athéisme ultérieur et l’hymne à la soli­tude qui bruit comme une basse con­tin­ue.  Si la judéité de Cara­co doit être prise en compte afin de com­pren­dre sa vision du monde, Frédéric Sae­nen mon­tre com­bi­en, inclass­able, inas­sim­i­l­able, il échappe à tout enfer­me­ment dans un courant, une reli­gion. La dépré­ci­a­tion de la matière, du monde physique, l’élitisme par­ti­c­uli­er de sa pen­sée, la cri­tique acharnée de l’inquiétante explo­sion démo­graphique (gage de servi­tude, organe de con­trôle, agent de destruc­tion de la planète), de la réi­fi­ca­tion de l’humain, des men­aces du tran­shu­man­isme sont sans appel. « Cara­co dénonce alors ‘la super­sti­tion de la fécon­dité’. Il mon­tre l’imposture de la peu­plade, entretenue d’une part par les reli­gions qui désirent tou­jours davan­tage de sec­ta­teurs, et d’autre part par les gou­ver­nants qui ont besoin d’esclaves et de sol­dats pour asseoir leur puis­sance. » Ce moral­iste ascé­tique, ce fer­vent défenseur de l’antinatalisme (dont une par­tie impor­tante de l’œuvre a été pub­liée par l’Âge d’Homme grâce à son fon­da­teur, Vladimir Dim­itri­je­vic) pose un monde enser­ré dans la pen­sée de la gnose. Doc­trine mise au ban de l’Église, pour­chas­sée et con­damnée comme héré­tique, la gnose affiche un dual­isme rad­i­cal, définit le monde comme mau­vais et se base sur l’opposition entre deux principes antag­o­nistes, le Bien et le Mal, le pre­mier asso­cié à l’esprit, le sec­ond au corps et à la matière. Face à un monde hon­ni, déchu, la seule issue prônée par Cara­co, rad­i­cale­ment indi­vid­u­al­iste, est celle de l’art. Un art de la con­nais­sance de soi qu’il aura poussé comme Otto Weininger jusqu’au sui­cide, son geste illus­trant ses con­vic­tions méta­physiques en les met­tant en œuvre.

Véronique Bergen