« La douleur en héritage »

Un coup de cœur du Car­net

Pieterke Mol Comme ta mère

Comme ta mère

Auteur : Pieterke Mol

Mai­son d’édition : Noir sur blanc

Col­lec­tion : Nota­bil­ia

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 268

Prix : 22,50 €

Livre numérique : 15,99 €

EAN : 9782889831890

Plus j’en dis sur ma famille, plus j’ai honte. Mon père détru­it avant la nais­sance. Ma grand-mère inca­pable de l’aimer. L’alcool à flots. Ma mère née colère. L’alcool à flots. Sa mort bru­tale. Et moi. Moi, la dépen­dante à tout. En manque de tout. Qui galère dans tout. 

Avec Comme ma mère, pub­lié chez Noir sur blanc dans la col­lec­tion « Nota­bil­ia », Pieterke Mol signe un texte âpre, nerveux, par­fois dérangeant, tra­ver­sé d’une énergie vitale qui en fait toute la sin­gu­lar­ité. Un roman qui racon­te, par frag­ments, par retours en arrière, dans une poly­phonie famil­iale, une blessure. Une dis­sec­tion de la con­struc­tion du soi au milieu du chaos et de l’insécurité affec­tive, une plongée dans les tré­fonds de la psy­ché d’une famille sur trois généra­tions, un explo­ration des failles et des héritages invis­i­bles.

Le réc­it suit Deb­bie, trente-cinq ans, qui accepte – sous l’impulsion de Piet, son grand-père – de ren­dre vis­ite à Gus, son père absent depuis une décen­nie. Le voy­age, de Brux­elles à Rot­ter­dam, dépassera large­ment les balis­es géo­graphiques, il se mue en véri­ta­ble descente dans les strates d’une his­toire famil­iale. Un périple généalogique dans lequel l’Aigle Noir de Bar­bara vocif­ère, les stroop­wafels s’émiettent en lignée, où Roch Voi­sine devient, depuis le lecteur Fish­er-Price, un homme à mari­er et Nan Goldin, un éblouisse­ment, tan­dis que l’alcool, encore, récon­forte, rav­age et se propage. Le texte met en lumière la vio­lence, l’alcoolisme, les liens, l’amour, le manque sous des angles de vue per­me­t­tant une dis­tan­ci­a­tion du passé pour un présent à grande ouver­ture, il offre des images inat­ten­dues, des frag­ments de vie, révèle le lacu­naire mémoriel et les trau­ma­tismes enfouis.

Ma mère sup­plie mon père d’arrêter. Tu as une fille. Mon père cogne. Et ta fille passe son exa­m­en demain. Et cogne. Tu n’as pas envie qu’elle réus­sisse ? Et cogne. Tu n’as pas envie de l’encourager ? Et cogne. De la laiss­er se repos­er et dormir ? Pause. Pause éten­due et inhab­ituelle. Je colle l’oreille con­tre la porte. J’entends les pas. Mon père descend l’escalier. Ma mère exhale l’air intox­iqué par la rage de mon père. L’air fébrile et cour­roucé.

Dans une écri­t­ure sen­sorielle, brute, nerveuse, presque syn­copée, où les phras­es achop­pent, trébuchent par­fois et traduisent au plus près le chaos intérieur des nar­ra­teurs, le verbe com­porte une cer­taine cru­dité, de l’insolence dans la vital­ité, du fra­cas­sant qui donne lieu à de l’éclatant.

Pieterke Mol, avec Comme ta mère, signe un roman habité, sincère et, surtout, néces­saire. L’autrice s’affirme en tant que voix sin­gulière dans le paysage lit­téraire fran­coph­o­ne, assuré­ment !

Sarah Bearelle