La remontée de la nuit

Un coup de cœur du Car­net

Hélène Zoler La nuit des cochons

La nuit des cochons

Autrice : Hélène Zol­er

Mai­son d’édition : Mur­mure des soirs

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 220

Prix : 22 €

Livre numérique : /

EAN : 9782931235362

Quel riche et sub­til roman que ce pre­mier roman d’Hélène Zol­er, La nuit des cochons, paru chez Mur­mure des soirs ! En une bonne trentaine d’an­nées, nous pou­vons suiv­re une famille démem­brée par la vio­lence du père et les silences mor­tifères de la mère. Une nuit, le père meurt près des cochons promis au sac­ri­fice annuel. Un fan­tôme famil­ial qu’un événe­ment va inter­rompre : Faus­tine, une des sœurs de Julien, l’appelle en lui annonçant que son autre sœur, Agnès, est en train de mourir et le réclame à son chevet. Le roman bas­cule alors en méan­dres funestes qui for­ment le marais de base de cette famille désar­tic­ulée. Julien qui a fui sa famille tox­ique hésite puis, finale­ment, accepte cette « con­vo­ca­tion » ultime. Lui, qui avait con­stru­it sa vie loin de sa famille, c’est à une longue remon­tée dans le temps qu’il s’engage, mais aus­si à une pro­fonde descente dans la con­science.

L’autrice réus­sit, avec un art romanesque puis­sant, à dévelop­per un réc­it qui s’é­coule sur trente-cinq ans, à amen­er les lecteurs et lec­tri­ces dans ce monde rur­al des années cinquante où la mise à mort du cochon était un des cen­tres de grav­ité de l’é­conomie rurale famil­iale. Cette mise à mort a don­né lieu à nom­bre de représen­ta­tions théâ­trales, lit­téraires, artis­tiques, comme autant de traces d’un imag­i­naire vital et trag­ique. Le mag­nifique et ter­ri­ble livre d’Hélène Zol­er nous rap­pelle la vio­lence interne de nom­bre de familles et leurs mul­ti­ples « mis­es à mort ». L’autrice nous ren­voie égale­ment à un temps où les hommes et les femmes étaient rudes avec eux-mêmes comme avec les autres.      

Le moteur intime du roman, les cir­con­stances trou­bles de la mort du père dans l’enclos des cochons, s’ac­tive, pour faire sur­gir des case­mates de la con­science de Julien, l’ampleur de la dérive famil­iale qui a englouti cha­cune et cha­cun.

Hélène Zol­er pilote l’écri­t­ure de cette fatale his­toire en creu­sant dans le fond som­bre et trag­ique où on entend les dénis qui sont autant le ciment de toute famille, et, dès lors que l’on ouvre l’é­cluse à sou­venirs, de ter­ri­bles événe­ments se remet­tent en place et sig­nent chaque mem­bre de la famille dans ses respon­s­abil­ités et souf­frances.

Le roman, trans­gres­sif et trou­blant à pro­pos de la mémoire dans l’en­c­los famil­ial, est une œuvre pleine dans laque­lle Hélène Zol­er n’a pas froid aux yeux, elle va là, juste­ment, où l’élec­tric­ité lit­téraire nous oblige à ciller pour mieux entrevoir ce qui n’est pas écrit, mais lis­i­ble tout au long du livre : com­ment recoudre ce qui fut arraché dans l’héritage d’une famille. Hélène Zol­er, maîtresse d’œu­vre dans cet art de la com­po­si­tion d’une décom­po­si­tion famil­iale, nous par­le aus­si des vio­lences et des dénis de notre temps.

Daniel Simon