Colorer le monde d’un cri

Kouzemin Septentrion

Septentrion

Auteur : Anton Kouzemin

Mai­son d’édition : Aux Palais Out­re-Ponts

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 112

Prix : 15 €

Livre numérique : /

EAN : 9789090414362

Avec Septen­tri­on, Anton Kouzemin signe un con­te onirique, aux croisées du mer­veilleux et de l’horreur, qui bous­cule le monde et ses représen­ta­tions, jusqu’à l’apogée méta­physique finale.

D’une énigme exis­ten­tielle, l’histoire jail­lit. On ne sait si Alsé est une fille ou un garçon, son corps et les représen­ta­tions étriquées de ses par­ents exclu­ant cette « graine étrange » de la bina­rité sem­piter­nelle. Dérangés par son inter­sex­u­al­ité, ils atten­dent impatiem­ment que le couperet du temps déter­mine l’enfant, inca­pables de le con­sid­ér­er sans cette éti­quette orig­inelle. Pour patien­ter, ils se ren­voient la respon­s­abil­ité de qu’ils con­sid­èrent comme une anom­alie. Tou­jours sans réponse, ils aban­don­nent leur enfant de quinze ans dans un petit bateau.

Très vite, Alsé rela­tionne avec la nature et offre un « bour­geon » de chant à « la voûte obscure », tra­vail­lée par le déplace­ment inédit des étoiles. Parais­sant si proches, Alsé attrape alors l’une d’entre elles qui se pose sur le bout de ses ongles.

Après la déshar­monie famil­iale, sa voix « aux pointes cristallines » se heurte, cette fois, aux « con­fla­gra­tions bary­toni­ennes » de l’équipage d’un navire gigan­tesque. Ce choc de tim­bres annonce un estampil­lage hâtif, Alsé sera une fille, le cap­i­taine Bedry l’a décidé. L’axe per­for­matif du lan­gage se dévoile, les mots tran­chants découpant le réel à sa guise. Septen­tri­on illus­tre cette prise de pou­voir : relater le réel, c’est pos­er l’histoire qui le fig­era.

Face à « l’échiquier » cham­boulé du ciel, qui ordon­nait jusque-là « autour de sa fix­ité la grande mécanique du monde », les marins cherchent à « trac­er un nou­veau map­page », en quête d’un cap à suiv­re, jusqu’à l’atteinte d’un rivage.

Et si, sou­vent, le ton s’envole, lyrique et déployé, ser­ti de poly­syn­dètes, l’humour a le temps de souf­fler quelques tirades, bal­ayant au pas­sage les pré­ten­tions vir­ilistes. Par la reprise de for­mules toutes faites, qui offre des sail­lies cinglantes, d’autant plus délec­tables dans un écrin lyrique, Anton Kouzemin mon­tre l’envers du monde, les vio­lences cachées der­rière les blocs ordon­nés. Par­fois, la syn­taxe du réc­it est aus­si bous­culée par le désor­dre général, per­dant un instant de sa superbe, pour sub­stituer le ron­ron ordon­né des descrip­tions à une nou­velle musi­cal­ité, qui dit le change­ment :

Quand tout fut fini, peu avant l’aube, on ne savait plus qui était où, quand était quoi, com­ment ou pourquoi, ou même si et de quoi 

D’autres fois, la syn­taxe et le reg­istre se lais­sent par­a­siter par l’étroitesse d’esprit des per­son­nages, faisant de l’homosexualité soupçon­née du cap­i­taine la pièce jus­ti­fica­tive à plac­er dans le dossier du monde déréglé.

À nou­veau par cette préhen­sion sonore du monde, Alsé décou­vre, sur les ter­res cette fois, une foule aux « claque­ments de langue et de palais refer­més », un château et son Roy dont la voix est « une riv­ière de pous­sière », petit monde per­du, directe­ment atteint par la mou­vance des étoiles, pri­ant pour le retour de leurs repères. En atten­dant, Alsé leur parait être la preuve vivante que les dieux ne les ont pas aban­don­nés. C’est alors que la réal­ité iden­ti­taire d’Alsé fait volte-face, dic­tée par le Roy qui veut faire de cet enfant des dieux son gen­dre. Et à nou­veau, face au dérè­gle­ment du monde, nait l’envie d’y appos­er un hor­loger mal­in­ten­tion­né : qui de mieux que l’être qu’il a fal­lu définir ?

La per­cus­sion d’Alsé avec deux mon­des, par­faite­ment huilés aux yeux de tous, ren­verse les regards : et si cette flot­tille mas­culin­iste et cette cour bien-pen­sante ne por­taient pas déjà en elles tous les stig­mates du dérè­gle­ment ? Si le désor­dre des étoiles a suf­fi à déré­gler le « monde défi­ni, Raisonnable », célébrons ce qui sur­git, à sa suite, « l’avènement de l’ordre nou­veau », où les pronoms se relaient joyeuse­ment, bercé par le cri d’Alsé, éten­dard de son expres­sion pro­pre, éclo­sion puis­sante, qui col­ore le monde de sa lib­erté :

Le cri était partout à la fois et aus­si nulle part. Il col­orait d’une encre invis­i­ble les reflets d’argent dans les airs, les miroite­ments de l’eau grise et la lune pâlotte. Il envelop­pait les oreilles des médus­es et les poils des algues qui dan­saient en rythme leur danse quelque part au loin. Il por­tait les plumes des oiseaux absents et gavait les nuages filan­dreux et fuyants, s’ajoutait aux den­telles de l’écume et se dis­solvait dans les larmes des vagues. Le cri était devenu la nuit et la nuit était dev­enue le cri et la voix avala le ciel noir. 

Fan­ny Lam­by