Monochrome, vertige, et regard intérieur

Jacqmin Monochrome atteint par le vertige

Monochrome atteint par le vertige

Auteur : François Jacqmin

Édi­tion et post­face : Gérald Pur­nelle

Mai­son d’édition : Cad­ran ligné

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 62

Prix : 14 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑493603–09‑8

Pour­suiv­ant l’inventaire et la mise au jour des écrits non édités, demeurés inédits ou aban­don­nés du poète François Jacqmin – tout au long de son exis­tence, jusqu’à sa mort en 1992 –, Gérald Pur­nelle pub­lie aux édi­tions du Cad­ran ligné Mono­chrome atteint par le ver­tige, un court recueil de textes du poète. Le tra­vail à l’écritoire entend cette fois ques­tion­ner, par­mi les nom­breux chantiers en cours qui coex­is­taient dans l’atelier de Jacqmin, une réflex­ion ontologique sur l’être, son unic­ité, et sa place – ou bien plus sa soli­tude – dans le monde, par le prisme du mono­chrome.

« Nul ne peut nier », assène Jacqmin à l’orée de ces pros­es moins poé­tiques que philosophiques, « que le mono­chrome soit le lan­gage de l’être. » Et de pour­suiv­re : « C’est un enfer métaphorique mono­ma­ni­aque. Le mono­chrome provoque la même brûlure que l’on voit sur l’esprit lorsqu’on expose celui-ci à une lumière per­ma­nente et sans con­tre-jour. » On reste frap­pé par l’assurance extrême de ces asser­tions, qui, comme sou­vent dans l’œuvre de Jacqmin, pren­nent pour forme l’aphorisme, la sen­tence brusque et défini­tive, suiv­ie d’un bref développe­ment – avec cette fois l’absence de tout humour léger ou fleg­ma­tique. À moins que Jacqmin n’ait eu en tête ces mots d’Adorno, rare penseur de la sec­onde moitié du 20e siè­cle à soutenir les liens entre art d’avant-garde, autonomie de celui-ci, et société (Théorie esthé­tique, 1970) : « L’art et une con­science juste de celui-ci trou­vent leur bon­heur unique­ment dans l’aptitude à la résis­tance ».

L’angle d’approche, la résis­tance dans le cas de l’écriture, est suff­isam­ment sin­guli­er pour qu’on s’y arrête, d’autant que le terme « mono­chrome » ne se réfère pré­cisé­ment à aucune œuvre d’art par­ti­c­ulière, ni à aucun courant ou artiste que Jacqmin a pu fréquenter par ailleurs. Si fort rares étaient ses amis pein­tres abstraits ten­tés par le mono­chrome, la plu­part d’entre eux cepen­dant bras­saient allè­gre­ment les couleurs, de Léopold Plom­teux à Jean-Luc Her­man, de Jean Hick à Michel Léonar­di. Mais ici encore, aucune référence à la couleur, si ce n’est, dans cer­taines pros­es, à la « blancheur » : de la même façon que le noir est une couleur, la quête de la « blancheur » peut pouss­er à ce ver­tige, un appau­vrisse­ment volon­taire, une ascèse per­son­nelle con­duisant l’être au bord du silence – voire du néant. « Une austérité en for­ma­tion », écrit Jacqmin, ce n’est pas rien, quand il est ques­tion d’écrire sur l’être – et non pas sur le « moi », qui n’apparait jamais qu’à la pre­mière per­son­ne du pluriel, dis­tance ou résis­tance.

Gérald Pur­nelle en con­vient dans sa post­face, la lec­ture de ce court recueil « réclame une atten­tion intense du lecteur ». Son approche de ces poèmes –

moins d’une trentaine, ressas­sés et réécrits par Jacqmin, sans qu’il n’y trou­ve apparem­ment un com­plet aboutisse­ment –  est celle du philo­logue éru­dit, qui priv­ilégie « une voie », où il s’agit d’établir la prox­im­ité directe ou séman­tique de cer­tains ter­mes, se répon­dant, s’approfondissant, par­fois se con­tre­dis­ant, d’un texte à l’autre.

On peut égale­ment choisir une voie par­al­lèle, qui laisse une lib­erté et une large autonomie au lecteur : puis­er et isol­er dans ces textes des frag­ments, des apho­rismes ques­tion­nant la sub­stance de l’être et son « unic­ité », en quelques mots qui réson­nent comme des défla­gra­tions poé­tiques.

Le mono­chrome, alors,

C’est le grain qu’avait la peau du tout
avant l’avènement de la con­science. C’est l’eau d’avant
toute allu­sion à la baig­nade. 

Ou encore :

Lorsqu’on est touché par la pro­priété
du mono­chrome, la vie ultérieure se passe
dans un sou­venir. On est sous le coup
d’une sub­jec­tiv­ité irrémé­di­a­ble et essen­tielle.
C’est l’état où la res­pi­ra­tion s’inspire
de la con­tem­pla­tion. 

Alain Delaunois