Écrire pour les oreilles et par l’oreille et pour les yeux

Leclercq Booker Little

Booker Little

Auteur : Pas­cal Lecler­cq

Mai­son d’édition : Angle mort

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 52

Prix : 12 €

Livre numérique : /

ISBN : 979–10-982925–0‑7

Que ce soit pour un réc­it ou pour une série de poèmes, Pas­cal Lecler­cq aime, comme les oulip­i­ens, écrire sous con­traintes, s’inventant des con­signes per­son­nelles, des pièges à rêves ou à mots conçus spé­ciale­ment pour et par l’écriture en cours. Book­er Lit­tle et autres poèmes n’échappe pas à ce plaisir jubi­la­toire d’écrire.

Pas­cal Lecler­cq cher­chant, ici, dans le jazz, dans la façon dont les com­pos­i­teurs, musi­ci­ennes et inter­prètes renom­mées con­stru­isent leurs morceaux et leurs impro­vi­sa­tions. Il n’est pas, bien sûr, le pre­mier auteur, Jack Ker­ouac en tête, à s’inspirer du jazz.

Au total, cela donne une quin­zaine de poèmes nerveux, racon­tant des his­toires quelque­fois limpi­des (comme dans le poème joe, où quelqu’un s’étale et se cabosse sur un trot­toir détrem­pé) ; quelque­fois énig­ma­tiques (comme dans le poème ornette, où le “nar­ra­teur” revient sans cesse sur l’idée que nous sommes pois­sons deux par deux) ; ou rela­tant par la bande des rela­tions amoureuses, peut-être heureuses ou peut-être pas, mais inten­sé­ment vécues (comme dans les poèmes bil­lie ou nina). Pas­cal Lecler­cq impro­visant ses poèmes en écoutant du jazz, des morceaux de jazz. Écrivant comme ça, au débot­té, ses poèmes avec l’oreille, tant que dure le morceau. Com­posant (j’imagine) ses poèmes comme on com­pose un solo qui emporte : il y a les pre­mières notes, pre­miers mots du pre­mier vers, prémices de ce qui suiv­ra, qui se répèteront ou varieront tout au long du réc­it, jusqu’à la chute finale, les derniers mots venant clô­tur­er l’affaire.

Ça n’a pas besoin d’être long. Ça a à être nerveux et intense. Sen­ti et ressen­ti. Ça a à nous embar­quer. Pas­cal Lecler­cq y par­venant en mul­ti­pli­ant les lita­nies, les anaphores, les dérivées de mots, un mot sus­ci­tant un sec­ond mot, phonique­ment proche du pre­mier mot, un troisième sur­gis­sant du sec­ond mot (ou encore du pre­mier ? Va savoir d’où vien­nent ces mots, de quelle part som­bre ou lumineuse bien enfouie dans l’esprit de l’auteur). La langue de Lecler­cq invente ain­si le poème, au fur et à mesure qu’il s’écrit. Le titrant, la plu­part du temps, d’un prénom ou d’un diminu­tif (max, tel, eric, bil­lie, ornette, etc.) se référant à une grande fig­ure du jazz (Roach, Monk, Dol­phy, Hol­l­i­day, Cole­man, etc.). L’ensemble son­nant alors comme un hom­mage à une façon de vivre, de se pos­er dans la vie, de con­cevoir la vie en com­mun (pas de solo, en jazz, sans les autres, la cadence des autres). Lecler­cq ne rap­por­tant rien, aucune anec­dote pré­cise, aucun événe­ment réel de la vie réelle, quelque­fois dif­fi­cile, vécue réelle­ment, et quelque­fois dure­ment, par ces fig­ures du jazz. Pas­cal Lecler­cq “se con­tentant”, dans ses hom­mages, de l’instant présent, vécu inten­sé­ment, dès qu’une pièce sonore nous emporte, nous fait oubli­er nos mis­ères ou la mis­ère du monde. Pas­cal Lecler­cq pas­sant, nerveuse­ment, dans un même poème, d’un petit signe d’ultra con­cret à un petit signe de réflex­ion sur l’art de créer, l’art de tiss­er des liens entre des mots ou des sit­u­a­tions ultra con­crètes et des pen­sées abstraites, dis­crète­ment philosophiques, voire méta­physiques. Pas­cal Lecler­cq nous don­nant à lire, et à enten­dre, cette suite de poèmes faite par l’oreille et pour l’oreille : on désir­erait les enten­dre lus à haute voix, par l’auteur lui-même. Juste pour ça : enten­dre de vive voix com­ment ces mots ont réson­né en lui à l’instant où ils lui venaient sous les doigts.

Un dernier mot. Sur la mise en page. L’impression typographique. La beauté plas­tique du recueil. Parce que le soin apporté par les édi­teurs de Book­er lit­tle à don­ner à l’œil ces poèmes écrits par l’oreille est remar­quable : tout y est imprimé à l’ancienne, sur des press­es, tout y est réfléchi, mise en page, for­mat, car­ac­tère choisi. Le tout con­venant par­faite­ment au pro­pos. Com­ment en aurait-il été autrement quand on sait que Pas­cal Lecler­cq ne conçoit pas autrement ses édi­tions Bous­tro­graphe et sa revue Bous­tro ?

Vin­cent Tholomé