
Marcel-Sylvain Godfroid, avant de faire paraitre Pour les beaux yeux d’Eddy Merckx aux Éditions Weyrich, avait publié, il y a plus de dix ans, un premier roman remarqué chez le même éditeur, Le bureau des reptiles, centré sur la question de la politique coloniale de Léopold II. Il a poursuivi, depuis, de plusieurs façons, son activité de journaliste et d’enquêteur sociétal et s’est livré, en nous offrant ce nouveau roman, à un exercice périlleux et réussi, en ce sens où fonder tout un roman sur la figure mythique du héros cycliste, pour une génération, et sur le cyclisme, était une gageure !
Il a donc construit ce roman, qui plonge autant dans l’histoire et la vie de Hurlebise, que, de près ou de loin, dans le monde où Eddy Merckx a conquis ses victoires de la fin des années 1960 à 1975. Ce fut la grande période en Belgique de l’avènement d’un nouveau Roi : il gagnait Tour de France sur Tour de France, des courses en Belgique et à l’étranger. Et cette ambiance de victoire dans ce qui s’appelait les Trente glorieuses a été, que l’on s’intéresse ou non au cyclisme, une époque où la radio, la télévision, la presse écrite, rendaient compte, de façon exaltée, des exploits du surprenant Eddy…
C’est dans ce contexte que Marcel-Sylvain Godefroid nous plonge dans l’histoire d’un petit garçon, Victor, et de son père qui idolâtre « le Cannibale », comme l’avait surnommé l’univers du cyclisme. Aujourd’hui, évidemment, le vélo a des relents plus écologistes ! Le petit Victor grandit sous la coupe d’un père passionné de cyclisme qui a littéralement assigné la même passion à son fils. Cette forme d’abus traduit, de page en page, une forme d’addiction que beaucoup vivaient à l’époque… Le fils, Victor, qui deviendra journaliste de télévision, enquêtera sur la disparition soudaine du père et se mettra à écrire sur cette disparition et sa propre place dans la vie familiale et dans le siècle dans lequel il se promène.
L’auteur mène son roman sous la forme d’une enquête, mais autant cette enquête se déploie dans le patrimoine des souvenirs collectifs des Belges de cette période, autant l’espace et le temps se confrontent, au cœur des personnages de la mère, de l’oncle, des amis ou des voisins et des habitants du village. Pour les beaux yeux d’Eddy Merckx, qui apparait d’abord comme un roman familial, devient très vite un récit où les personnages font face à des enjeux sociétaux, culturels civilisationnels… On entend le son du film de cette époque et à travers les péripéties de Victor dans ses recherches, les lectrices et les lecteurs pourront être plongés dans ce mythique « temps passé».
Cet « ovni littéraire » se relie par ailleurs à une tradition de la littérature française et italienne où la passion du vélo tient grande place chez Émile Zola, Antoine Blondin, Albert Londres… Le cyclisme représente probablement dans la littérature une sorte de dépassement, de surhumain, comme la littérature voudrait, ou prétend, si atteler. Cela, probablement, parce que le cyclisme est un des sports les plus rudes et les plus exigeants.
Pour les beaux yeux d’Eddy Merckx se révèle, certes, un roman singulier, sans pour autant abandonner le lecteur dans un hypothétique peloton !
Daniel Simon