Un coup de cœur du Carnet

Poèmes avec mots et cicatrices
Auteur : Jean Loubry
Maison d’édition : Abrapalabra
Collection : Abrapalabra poche
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 62
Prix : 8 €
Livre numérique : /
EAN : 9782931324172
Dans une préface éclairante, les éditions Abrapalabra présentent dans quel état d’esprit Jean Loubry a écrit Poèmes avec mots et cicatrices. Loubry pensait ne plus écrire. Avoir tout dit de ce qu’il avait à dire. Oui mais. On ne se débarrasse pas comme ça des mots. Les baguettes magiques n’existent pas. Même si l’on aspire au silence, les mots persistent. Les mots s’imposent. Gravitent autour de nous. Dans les journaux ou sur le net. Dans les médias. Dans nos mémoires. Dans les récits, les destins et les poèmes qui nous ont touchés et traversés. Pourquoi donc ne pas puiser dans ce puissant magma une nouvelle source d’inspiration ? Faire de ces mots flottants le point de départ d’autres poèmes qui donneraient la part belle aux mots ? À leur capacité d’invention ? L’émotion et le sens venant après, ou grâce à la danse des mots, à leur capacité de chanter et de sonner comme d’eux-mêmes.
Est fait / Ce qui devait se faire / Et rien qui manque / À l’étendue // Rien qui soit trop / Rien de trop peu // Et nul ne peut / Savoir le bout / Ni dire le but / (…)
Cela donne des poèmes ritournelles, tournoyant nerveusement sur eux-mêmes, inventant leur propre sens, infiniment surprenants, et pour nous, et pour l’auteur. Ne sachant jamais, quant à lui, où tout ça, ce jeu quasi enfantin, le mènera. Dans quelle émotion, quelle pensée sur la pensée sur la vie, quelle pensée sur la mort, quel souvenir, sensation ou désir, cela prendra corps. Parlera à nos cœurs. Parlera à nos peaux.
C’est en janvier qu’on tue la gorge à la découpe le corps à l’opinel / La terreur est à l’Est l’ADN rescapé / Au Nord extrême d’un Paris de vélos / Belle époque pour beaux meurtres en série
Le recueil aurait pu être entièrement composé de ces danses avec les mots, chants des fois doux, des fois violents, à dire à haute voix. Mais non. S’ils ponctuent régulièrement les textes du recueil, ils n’en sont qu’une des pierres angulaires. D’autres poèmes plongent dans le temps. Dans des époques anciennes ou dans la nôtre. Loubry écrivant des choses à propos de la “grande époque”, celle de l’Art déco, dans les années 1920 du siècle précédent. Loubry écrivant des choses à propos du Berlin des années 1930, et la violence latente de l’époque, la montée du nazisme. Puis Loubry écrivant sur la Shoah. Écrivant aussi une suite de poèmes glaçante où, littéralement, il se met dans la peau d’un serial killer. Écrivant aussi sur le destin tragique de quelques-unes de nos icônes contemporaines favorites, Marylin Monroe ou Bobby Kennedy. Jean Loubry nous faisant visiter aussi l’enfer moderne des rues et quartiers américains. Nous emmenant en voyage avec lui, en Egypte ou ailleurs. Loubry n’oubliant jamais, mine de rien, de glisser savamment, parmi les faits rapportés, l’une ou l’autre réflexion sur la langue, la façon dont on en use. Faisant une distinction, très nette, entre la langue des poèmes et l’autre, celle qui cherche à imposer, à penser à notre place. Loubry, par exemple, disant que, s’il est compréhensible que le mot “nigger” pose problème, l’effacer de notre vocabulaire n’effacera pas la misère. Loubry, alors, faisant face. Osant regarder ce qui le bouleverse. Lui entame le cœur : attentats, enfer de la drogue, etc.
Garçon, torse nu, short court, chaussures de sport et chaussettes blanches ; / Un autre, chemise très ouverte, pantalon très étroit, laissant voir les chevilles nues – je bande.
Pour sortir de là ? Ne pas vivre que des marasmes ? Il y a les autres. Le plaisir du sexe. L’art de la fête. Les instants de joie partagée. Les livres. Les mots des autres. Le plaisir de dire et d’écrire. Comme si Loubry, dans ce recueil-ci, nous mettait devant les yeux deux pôles : l’un, violent et angoissant, l’autre, rieur et inventif. Loubry nous faisant habilement osciller de l’un à l’autre. Loubry nous parlant de la vie, en somme. De la sienne en tout cas.
Vincent Tholomé