L’écriture comme meurtre de la mère

Un coup de cœur du Car­net

Harpman La fille démantelée

La fille démantelée

Autrice : Jacque­line Harp­man

Post­face : Lau­rence Boudart

Mai­son d’édition : Espace Nord

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 300

Prix : 10 €

Livre numérique : 6,99 €

EAN : 9782875687395

Com­ment tuer sa mère morte, une mère qui ne vit plus qu’en soi, qui hante et domine sa fille post mortem comme elle l’a fait de son vivant ? « Reste morte, ma Mère ». Aus­si célèbre que l’incipit de L’étranger de Camus avec lequel il offre un effet de con­traste, la pre­mière phrase injonc­tive de La fille déman­telée nous con­vie à entr­er dans le réc­it d’Edmée qu’elle con­stru­it comme un tombeau dédié à sa mère défunte. Met­tant en forme leur rela­tion asphyxi­ante, destruc­trice, son­dant le mélange d’amour et de haine qui lie mère et fille, les phras­es que nous lisons for­ment non pas un tombeau lit­téraire, glo­rieux, au sens clas­sique du terme, mais une sépul­ture de mots, une stèle funéraire afin que la mère Rose se taise à jamais, délivre enfin Edmée. La mort d’une géni­trice proche de Fol­coche, de Madame Lep­ic ne suf­fit pas : l’écriture seule est en mesure de parachev­er la cré­ma­tion.

Livre inouï paru en 1990, dans la deux­ième péri­ode romanesque de Jacque­line Harp­man, La fille déman­telée descend dans les eaux sou­vent fangeuses des con­stel­la­tions famil­iales, du noy­au mère-fille, de la « mau­vaise mère » au sens de Mélanie Klein, de la con­struc­tion de l’identité, du poids des secrets. Roman­cière, psy­ch­an­a­lyste, Jacque­line Harp­man livre dans ce réc­it non dénué d’ancrage auto­bi­ographique une ten­ta­tive de libéra­tion par l’écriture. Comme l’analyse Lau­rence Boudart dans sa magis­trale post­face, là où, dans des romans postérieurs, « les jeunes femmes parvi­en­nent, cha­cune à leur manière, à trans­former l’entrave en dépasse­ment », Edmée demeure cap­tive d’une présence mater­nelle étouf­fante. Si met­tre la mère en mots, en petits cer­cueils de voca­bles, allège l’emprise, le flot­te­ment iden­ti­taire dont souf­fre Edmée, fruit d’une rela­tion fusion­nelle vénéneuse, échoue à extir­p­er l’instance mater­nelle dès lors que celle-ci ne fig­ure plus un dehors mais squat­te le corps et l’esprit de sa fille.

Com­ment venir à bout d’une mère Médée, d’une mère Méduse, toute-puis­sante, cas­tra­trice, ivre de destruc­tion ? Com­ment s’arracher à la fureur de sa lignée, soulever la malé­dic­tion d’une trans­mis­sion de haine de généra­tion en généra­tion, inter­rompre une chaine de vengeance, de cul­pa­bil­ité, venir à bout de la repro­duc­tion de la struc­ture, les filles détestées, rejetées par leurs mères, devenant à leur tour des boules de haine radioac­tive, des per­sécutri­ces ? La nar­ra­trice Edmée étran­glera sa mère dans le nœud coulant de ses phras­es, compt­abilis­era les com­bats qu’elles se livrent depuis sa nais­sance, la lente avancée de Rose vers la défaite. Dans l’univers harp­manien, les affects crèvent les digues de la rai­son, l’équilibre des êtres n’est qu’un ver­nis qui dis­simule le chaos.

Dis-moi où tu es, pour que je t’y tue. Tu n’as pas de tombe, il n’y a pas de lieu où je puisse ôter la terre, soulever un cou­ver­cle et enfon­cer un pieu de bois dans ta poitrine. Ou si c’est moi que je devrais tuer pour t’achever car tu n’habites plus que là ? 

Morte, Rose con­tin­ue à occu­per toue la place dans l’esprit de sa fille, jusqu’à l’asphyxier, la déloger. On pense à la Let­tre au père de Kaf­ka, à ce pater­nel qui recou­vre toute la terre, inter­dis­ant à son fils de vivre. À ceci près qu’ici mère et fille sont entremêlées, que, lorsqu’Edmée abat des phras­es-couteaux sur le corps pour­ris­sant de la défunte, c’est elle qu’elle frappe.

Aus­cul­tant son impos­si­ble devenir sujet, les failles famil­iales, le cli­mat de vio­lence, les gifles, les insultes, le désamour de Rose (« ma mère-Désor­dre, ma mère-Haine, ma mère-Puante »), les injures de Wal­ter, le père com­plice du car­nage mater­nel, Edmée a « mal à sa mère », intro­jecte la détes­ta­tion que sa géni­trice lui voue, tente dés­espéré­ment de com­pren­dre l’attitude de Rose. Le désir qui la meut mêle la mise à mort sym­bol­ique et le tra­vail du deuil, sous une forme para­doxale, qua­si sous la guise de son inver­sion et il éclate dans une sup­plique « Quit­tons-nous, ma Mère, quitte-moi ». Dans la recon­struc­tion mémorielle de son exis­tence, de son roman des orig­ines (où la mère rêvée, fan­tas­mée le dis­pute à la mère « réelle »), Edmée, la fille déman­telée, aime s’inventer un point de tan­gence à par­tir duquel la cor­ri­da famil­iale a bas­culé, une date qui scelle l’entrée de Rose la déman­teleuse, ex-déman­telée, dans la défaite : « Quand ai-je con­stru­it ma haine ? À treize ans je ne l’avais pas encore, à vingt ans c’était fait ». Roman d’une noirceur frac­turée par la con­quête d’un apaise­ment relatif, La fille déman­telée fouille les tré­fonds anthro­pologiques de l’amour et de la haine, de la pul­sion de vie et de la pul­sion de mort, jusqu’à leur recou­vre­ment, leur intri­ca­tion lorsque l’ambivalence fait loi et que seule la lit­téra­ture peut dire « Adieu, ma Mère-Merde. » 

Véronique Bergen