Le ciel-refuge

Un coup de cœur du Car­net

Kalbflesich Lalie en l’air

Lalie en l’air

Autrice : Anne-Sophie Kalbfleisch

Mai­son d’édition : Rouer­gue

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 128

Prix : 18 €

Livre numérique : 13,99 €

EAN : 9782812628290

Deux­ième roman d’Anne-Sophie Kalbfleish, Lalie en l’air con­cen­tre une époque, celle des années 1990 et des crimes désor­mais notoires qui sec­ouaient le pays, apposant une masse étouf­fante sur l’insouciance du monde.

Ciselé, le roman court le long d’une ligne du temps ramassée – 1994, 1995, 1996 et une date par­ti­c­ulière de cette dernière année – jusqu’à l’entrelacement final sub­til des des­tinées des trois per­son­nages, deux enfants et un homme, refer­mant ce mer­veilleux trip­tyque par une apothéose émo­tion­nelle forte dic­tée par une qua­trième voix. Chaque titre de chapitre est un prénom, celui d’un com­pos­i­teur, d’une femme détec­tive, d’un per­son­nage ou d’une vic­time aujourd’hui célèbre. Les morts et les vivants, la fic­tion et la réal­ité entrent en col­li­sion et le doute est semé.  Per­cu­tant, le « tu » général­isé nous implique dans ce car­rousel tem­porel faits de refuges heureux et d’inquiétudes internes. Les trois per­son­nages reçoivent les événe­ments de manière indi­recte, Lalie, ou directe, Sophie et Mon­sieur Mark. La pre­mière s’interroge, suite aux mis­es en garde de son amie Sophie (« Est-ce qu’un homme est quelque chose de dan­gereux »). La sec­onde, quant à elle, perçoit le ren­verse­ment de regard opéré par la société (« Tu te deman­des si être enfant n’est pas la chose la plus dan­gereuse au monde »). Enfin, Mark, observe les con­séquences pra­tiques de la péri­ode : le noiseti­er racon­te la peur puisque la maraude tra­di­tion­nelle s’est arrêtée, les enfants ne se déplaçant plus qu’en voiture.

À l’échelle d’un enfant, l’incompréhensible intrigue et crée des voca­tions. Sophie veut devenir détec­tive, ce qui requiert intel­li­gence et sou­p­lesse, et tient assidû­ment un car­net. Très vite, elle perçoit que « le monde réel ne fait que s’épaissir », n’offrant pas une réso­lu­tion digne d’un roman polici­er. Elle recon­nait aus­si, très juste­ment, les ten­sions internes qui cimentent nos êtres, refu­sant tout manichéisme de façade :

Comme si, à l’intérieur de toi, coex­is­taient enquêtrice et crim­inelle, sauveuse et coupable, et tu te deman­des d’où te vient cette duplic­ité, et si toi aus­si, un jour, tu sali­ras les jour­naux de tes crimes. 

Tou­jours vue sous le prisme des adultes et l’impact sécu­ri­taire qu’elle a généré, cette époque est dic­tée bril­lam­ment par deux points de vue enfan­tins diamé­trale­ment opposés. Si Lalie, délais­sée par sa famille, rêve d’un ailleurs, envelop­pée d’un tis­su d’angoisse qu’elle ne cherche pas à percer du regard, Sophie, dotée d’une empathie à vif, se con­fronte à l’actualité proche et loin­taine, sans faire fluctuer sa sen­si­bil­ité. Cer­tains ques­tion­nements ne se vocalisent pas mais devi­en­nent moins opaques à la con­sul­ta­tion judi­cieuse du dic­tio­n­naire qui fait exis­ter l’inconnu. Invari­able­ment, Sophie tente de rationnalis­er l’impensable mais, par­fois, les mots « quit­tent sa langue » et « tombent dans la nuit de son ven­tre ».

Libres, Lalie et Sophie entrent en orbite, scel­lent des hori­zons soci­aux dif­férents, ne cau­tion­nant pas l’échiquier social dans lequel sont englués les par­ents de la sec­onde. C’est avec le même élan pur et spon­tané que Lalie et Mon­sieur Mark finis­sent par ne plus se lâch­er, mais ces ami­tiés intergénéra­tionnelles se font très rapi­de­ment train­er dans la boue, surtout quand des rac­cour­cis désor­mais automa­tiques s’opèrent à leur sujet. Intu­itive­ment, Lalie sent qu’il faut garder secrète cette rela­tion, comme « une pierre phos­pho­res­cente cachée au fond d’un tiroir ».

Au con­tact de Mon­sieur Mark, Lalie retrou­ve la joie, se rem­plit de son savoir éton­nant tout en devenant plus légère. Elle lève les yeux à la recherche d’oiseaux dont la sim­ple présence comble les vides lais­sés par des sit­u­a­tions subies. Échap­pa­toire d’une terre engluée de vio­lence, le ciel dis­sout la tristesse et con­cré­tise ce qu’on ne parvient par­fois pas à dire. La fau­vette à tête noire ou brune résonne avec Lalie et ramasse d’une aile ses émo­tions :

(…) en fait, la fau­vette, elle cherche tout le temps l’été… Un sourire a éclairé sa voix : c’est pour ça que je veux jamais vous quit­ter, Mon­sieur Mark, c’est vous mon été. 

Au cœur d’une énième enquête, absente de celles menées par Sophie, le passé de Mon­sieur Mark est révélé. Preuve à l’appui, muni d’une pho­to con­servée dans un tiroir, il revient sur les raisons de son isole­ment.

Après avoir lais­sé la nar­ra­tion se bris­er sous le couperet de la bien-pen­sance, une sec­onde chance est don­née à la lib­erté. Quoi de mieux, comme dernière voix, que celle, omni­sciente, d’un oiseau ?

Fan­ny Lam­by