Passer l’écluse

Van Acker Moi la poésie je suis pas trop pour

Moi, la poésie, je suis pas trop pour

Autrice : Chris­tine Van Ack­er

Mai­son d’édition : Esper­luète

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 144

Prix : 19,50 €

Livre numérique : /

EAN :9782359842098

Il est de ces voix lit­téraires belges dis­crètes mais pro­fondé­ment sin­gulières, dont l’écriture ne cherche pas l’impression mais la créa­tion d’une présence. Celle de Chris­tine Van Ack­er compte par­mi celles-ci. Poétesse, roman­cière, nou­vel­liste, dra­maturge et créa­trice radio­phonique, cette autrice con­stru­it depuis près de vingt ans une œuvre mou­vante, sen­si­ble et tra­ver­sée par une même obses­sion : saisir ce qui façonne les êtres, ce qui les enferme, et ce qui leur per­met par­fois de s’échapper.

Avec Moi, la poésie, je suis pas trop pour, pub­lié chez Esper­luète édi­tions, Van Ack­er pour­suit son tra­vail auto­bi­ographique et mémoriel. Le texte revient sur ses orig­ines sociales et famil­iales, plonge dans les tré­fonds pater­nels, opère par paliers, de sécu­rité et de désat­u­ra­tion, pour redonner souf­fle au présent sédi­men­té des allu­vions de passés étouf­fés.

J’accepte d’abandonner les rayons du soleil ; je m’en vais descen­dre l’arbre généalogique, avec pru­dence, branche après branche. J’embrasserai en étrangère un tronc aux airs fam­i­liers. Je fouirai l’humus, je m’enfoncerai jusqu’à l’obscurité des racines. Mais, avant de pénétr­er les secrets, je me promets de con­serv­er les quelques lueurs aperçues à tra­vers la canopée.

L’ouvrage explore la fil­i­a­tion, la trans­mis­sion, le tarisse­ment affec­tif, ces « traces som­bres » qui col­lent aux basques et qui ont le pou­voir de « tir­er par les pieds », il prend les exis­tences invis­i­bles pour aigu­il­lon et nav­igue au gré des déplace­ments intérieurs. Il racon­te l’enfance sur une péniche, le tra­vail manuel, la soli­tude, le rap­port aux livres et au lan­gage et s’adresse dans un « tu qui s’impose à présent » au père. Cette fig­ure dont suinte une noirceur secrète, dont le labeur était moteur, dont les mains ont, tant et tant de fois, manœu­vré pour amar­rer, étaler cordages, pein­dre et rafis­tol­er pour endiguer l’usure du temps. Ce père, cen­tral dans le ques­tion­nement de l’autrice sur la manière d’habiter le monde, ancré dans le reg­istre du con­cret, et fer­mé à l’imagination, la fic­tion, la con­tem­pla­tion, coupé de tout recours à un sup­plé­ment de sens ou d’horizon.

Les diva­ga­tions des auteurs, tu n’en voulais pas. Tu ne souf­frais pas qu’hier soit révolu à tout jamais, le présent te lâchait, et te fâchait. Tu t’entêtais, la tête sur tes larges épaules, les mains disponibles à l’ouvrage. Inflex­i­ble, tu ne ferais pas sauter le ver­rou, tu ne sor­ti­rais pas de l’enclos de tes cer­ti­tudes. La boîte de Pan­dore, dans laque­lle tu empris­on­nais la mul­ti­plic­ité de ceux que tu aurais pu être, resterait close.

Une déli­catesse rugueuse tra­verse le réc­it. Une langue sobre, dépouil­lée, fait sur­gir la poésie des silences famil­i­aux, des détails du quo­ti­di­en, des mal­adress­es affec­tives. La nar­ra­tion, depuis une plongée dans les abysses généalogiques jusqu’au « tu » au père, sonde les failles, fend les flots des non-dits, hisse les sen­sa­tions pour habiter d’autres rives et s’ancre dans le sen­si­ble de ces vies dis­crètes, ces petits riens – une pos­ture, une manière de par­ler, un silence – qui témoignent d’un monde, des dis­tances, des blessures. Les phras­es avan­cent sou­vent par rythmes, par repris­es, vari­a­tions dis­crètes, et les res­pi­ra­tions, les images cour­tes, les glisse­ments de mémoire éclusent une voix nar­ra­tive, presque intérieure, à la musique basse, frag­ile, très incar­née, qui par­court sa pro­pre Odyssée.

Si je dois, épisodique­ment, revenir sur ce milieu de mes orig­ines, c’est que mon Odyssée ne sem­ble pas ter­minée. Ithaque m’attend encore à l’horizon. Cette péniche n’était-elle pas notre peau de bois et de métal, à vous et à moi, à tes par­ents avant nous, notre peau et notre hameau, comme le sont les vil­lages sur la terre ferme ? Ils habil­lent les nat­ifs de leurs fontaines, de leurs blocs juras­siques, de leurs tuiles de schiste, de leurs murets en pierre sèche. Je pen­sais, après avoir sec­oué mon échine comme un chien mouil­lé, m’être libérée du peu­ple de l’eau, mes pieds défini­tive­ment sur la terre ferme. Ce n’était qu’une île, et ses ensor­celle­ments. Argos m’attend, il n’est pas pressé de mourir.

Moi, la poésie, je suis pas trop pour, des let­tres au père, du lit­téraire pour penser la dis­tance qui sépare nos héritages, un retour au phare à la lumière des étin­celles de vie d’un présent habité.

Sarah Bearelle