Un coup de cœur du Carnet

Un premier roman, un polar atmosphérique, et, d’emblée, Le Masque, qui a publié Christie et Carr, Boileau-Narcejac et Véry, Steeman ou Rendell. Mais qui est donc ce Mehdi Bayad, qui n’a rien à voir avec le médiatique Mehdi Bayat de l’univers sportif… ni avec le classicisme des auteurs précités ? Ce Bruxellois né en 1989 n’a rien d’un débutant mais nous vient d’un alter-monde, celui de la fiction radiophonique ; il a travaillé pour le théâtre, la télévision, tour à tour comédien, metteur en scène ou auteur, souvent primé.
Des chapitres aux allures de capsules
Le bâtiment frappe par la vivacité de son expression, portée par une volonté de concision, de percussion :
Échec.
Trop ivre. Me suis perdu.
Quelle heure ? Sais pas.
Assis dans l’herbe.
Froid et néant.
Où aller ?
Ce choix radical est commenté : le narrateur s’adresse à l’amour de sa vie, lui envoyant des messages vocaux qui racontent ce qu’il vit dans une sorte de pause ou de fuite. Il est arrivé sur une ile, au large des côtes belges, « un rocher de cinq kilomètres carrés » (sic !), il a pris possession d’une « baraque au fond des bois » et s’organise pour trois jours, résolument positif, comme s’il voulait contraindre un naturel corrosif, se conformer à tout prix aux aspirations d’un compagnon normalisant.
Les éléments de suspense et d’angoisse s’accumulent. Une jeune femme aux courts cheveux noirs l’espionne par la fenêtre, qu’il recroise traquée par un homme en rouge. Notre vacancier tente de les suivre, intrigué par le manège, mais il se fait apostropher par un homme en jaune. Puis une adolescente vient lui conseiller de quitter les lieux au plus vite, le prenant pour un squatter.
D’autres indices, plus intimes, intensifient l’attention du lecteur : le héros doit prendre des médicaments et se remettre d’une enfance traumatisée ; son ami si cher est « coincé à Bruxelles sous respirateur artificiel » ; une « Meilleure amie » lui envoie des SMS irrités, creusant un arrière-plan sur le passé puis une interrogation sur le présent.
Un thriller !
L’angoisse grimpe encore de plusieurs crans. « L’adolescente » évoque des morts faussement accidentelles et protège « la femme aux cheveux noirs » des menaces issues du « Bâtiment », une sorte de résidence pour « zinzins », où il se passerait des événements peu catholiques. Notre « touriste » découvre une trappe métallique sous un tapis de son salon, d’où jaillissent de mystérieux grattements. Et il y a cette absence des villageois, qui travaillent tous en dehors de l’île en journée, certes, mais qui semblent avoir été appointés pour fermer les yeux et les oreilles…
Mehdi Bayad a réussi un petit miracle rêvé par les amateurs des perles télévisuelles british des années 60. Remember ! The Prisoner, et son village infernal, où on est étudié et comme vampirisé. The Avengers/Chapeau melon…, et ses scènes surréalistes. Le lecteur progresse dans le récit, sur les pas du narrateur, craignant pour sa vie, sa santé, mais sans savoir qui est le plus dangereux, des autochtones, des soignants et des patients… ou du « touriste ».
Nous ne déflorerons pas la suite de l’intrigue, tant celle-ci s’avère prenante, et (explosivement) surprenante, jusqu’à la dernière ligne.
De sacrés bonus
Le bâtiment déploie un réseau métaphorique : l’ile, la résidence, le village, les lanceurs d’alerte et les traqueurs signifient au-delà du premier degré. Comme s’ils renvoyaient à notre monde et ses dangers, à la difficulté de l’évasion hors de soi ou en soi, aux tentatives de juguler l’esprit critique.
Mehdi Bayad joue les Picasso avec la construction de son texte ou la gestion de son écriture. Maitrisant la langue, il peut user d’un registre normatif ou élevé, mais il s’ingénie à varier les approches, passant du « Je » au « Il », du présent au futur, de l’oralité à la sobriété, du roman au théâtre ou à un blog aux accents poétiques ou aphoristiques :
Je suis le monde qu’entrevoit le derviche tourneur.
Le piège à loup qui s’ennuie sous la neige.
Le réacteur atomique qu’on a mal réparé.
(…)
Je suis l’immense pénombre de Cyrano.
Le marin qui vote pour la mutinerie.
En conclusion ?
Avec Le bâtiment, Mehdi Bayad a livré un OVNI ! Qui interroge avec un talent d’arc-en-ciel la société qui nous entoure, et ses impasses, ses dangers, hissant le drapeau de la résistance et de l’émancipation.
Philippe Remy-Wilkin