« Je ne suis pas un numéro ! » 

Un coup de cœur du Car­net

”Bayad

Le bâtiment

Auteur : Meh­di Bayad

Mai­son d’édition : Le Masque

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 360

Prix : 21 €

Livre numérique : 14,99 €

EAN : 9782702452875

Un pre­mier roman, un polar atmo­sphérique, et, d’emblée, Le Masque, qui a pub­lié Christie et Carr, Boileau-Nar­ce­jac et Véry, Stee­man ou Ren­dell. Mais qui est donc ce Meh­di Bayad, qui n’a rien à voir avec le médi­a­tique Meh­di Bay­at de l’univers sportif… ni avec le clas­si­cisme des auteurs préc­ités ? Ce Brux­el­lois né en 1989 n’a rien d’un débu­tant mais nous vient d’un alter-monde, celui de la fic­tion radio­phonique ; il a tra­vail­lé pour le théâtre, la télévi­sion, tour à tour comé­di­en, met­teur en scène ou auteur, sou­vent primé.

Des chapitres aux allures de capsules

Le bâti­ment frappe par la vivac­ité de son expres­sion, portée par une volon­té de con­ci­sion, de per­cus­sion :

Échec.
Trop ivre. Me suis per­du.
Quelle heure ? Sais pas.
Assis dans l’herbe.
Froid et néant.
Où aller ? 

Ce choix rad­i­cal est com­men­té : le nar­ra­teur s’adresse à l’amour de sa vie, lui envoy­ant des mes­sages vocaux qui racon­tent ce qu’il vit dans une sorte de pause ou de fuite. Il est arrivé sur une ile, au large des côtes belges, « un rocher de cinq kilo­mètres car­rés » (sic !), il a pris pos­ses­sion d’une « baraque au fond des bois » et s’organise pour trois jours, résol­u­ment posi­tif, comme s’il voulait con­train­dre un naturel cor­rosif, se con­former à tout prix aux aspi­ra­tions d’un com­pagnon nor­mal­isant.

Les élé­ments de sus­pense et d’angoisse s’accumulent.  Une jeune femme aux courts cheveux noirs l’espionne par la fenêtre, qu’il recroise traquée par un homme en rouge. Notre vacanci­er tente de les suiv­re, intrigué par le manège, mais il se fait apos­tro­pher par un homme en jaune. Puis une ado­les­cente vient lui con­seiller de quit­ter les lieux au plus vite, le prenant pour un squat­ter.

D’autres indices, plus intimes, inten­si­fient l’attention du lecteur : le héros doit pren­dre des médica­ments et se remet­tre d’une enfance trau­ma­tisée ; son ami si cher est « coincé à Brux­elles sous res­pi­ra­teur arti­fi­ciel » ; une « Meilleure amie » lui envoie des SMS irrités, creu­sant un arrière-plan sur le passé puis une inter­ro­ga­tion sur le présent.

Un thriller !

L’angoisse grimpe encore de plusieurs crans. « L’adolescente » évoque des morts fausse­ment acci­den­telles et pro­tège « la femme aux cheveux noirs » des men­aces issues du « Bâti­ment », une sorte de rési­dence pour « zinzins », où il se passerait des événe­ments peu catholiques. Notre « touriste » décou­vre une trappe métallique sous un tapis de son salon, d’où jail­lis­sent de mys­térieux grat­te­ments. Et il y a cette absence des vil­la­geois, qui tra­vail­lent tous en dehors de l’île en journée, certes, mais qui sem­blent avoir été appointés pour fer­mer les yeux et les oreilles…

Meh­di Bayad a réus­si un petit mir­a­cle rêvé par les ama­teurs des per­les télévi­suelles british des années 60. Remem­ber ! The Pris­on­er, et son vil­lage infer­nal, où on est étudié et comme vam­pirisé. The Avengers/Chapeau mel­on…, et ses scènes sur­réal­istes. Le lecteur pro­gresse dans le réc­it, sur les pas du nar­ra­teur, craig­nant pour sa vie, sa san­té, mais sans savoir qui est le plus dan­gereux, des autochtones, des soignants et des patients… ou du « touriste ».

Nous ne déflo­rerons pas la suite de l’intrigue, tant celle-ci s’avère prenante, et (explo­sive­ment) sur­prenante, jusqu’à la dernière ligne.

De sacrés bonus

Le bâti­ment déploie un réseau métaphorique : l’ile, la rési­dence, le vil­lage, les lanceurs d’alerte et les traque­urs sig­ni­fient au-delà du pre­mier degré. Comme s’ils ren­voy­aient à notre monde et ses dan­gers, à la dif­fi­culté de l’évasion hors de soi ou en soi, aux ten­ta­tives de juguler l’esprit cri­tique.

Meh­di Bayad joue les Picas­so avec la con­struc­tion de son texte ou la ges­tion de son écri­t­ure. Maitrisant la langue, il peut user d’un reg­istre nor­matif ou élevé, mais il s’ingénie à vari­er les approches, pas­sant du « Je » au « Il », du présent au futur, de l’oralité à la sobriété, du roman au théâtre ou à un blog aux accents poé­tiques ou apho­ris­tiques :

Je suis le monde qu’entrevoit le der­viche tourneur.
Le piège à loup qui s’ennuie sous la neige.
Le réac­teur atom­ique qu’on a mal réparé.
(…)
Je suis l’immense pénom­bre de Cyra­no.
Le marin qui vote pour la mutiner­ie.

En conclusion ?

Avec Le bâti­ment, Meh­di Bayad a livré un OVNI ! Qui inter­roge avec un tal­ent d’arc-en-ciel la société qui nous entoure, et ses impass­es, ses dan­gers, hissant le dra­peau de la résis­tance et de l’émancipation.

Philippe Remy-Wilkin