Sur les routes bleues

Un coup de cœur du Car­net

”Lison-Leroy

Haute transhumance

Autrice : Françoise Lison-Leroy

Illus­tra­trice : Francesca Scar­i­to

Mai­son d’édition : Esper­luète

Col­lec­tion : L’es­tran

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 72

Prix : 15 €

Livre numérique : /

EAN : 9782359842081

Né, selon Françoise Lison-Leroy, d’une ren­con­tre furtive avec une famille menée par une petite fille qui chan­tait, ce recueil trans­forme cette vision en une médi­ta­tion sur le déplace­ment, l’exil, la migra­tion, mais aus­si sur ce mou­ve­ment intérieur qui pousse les êtres à chercher plus loin que l’horizon vis­i­ble.

Le titre mérite d’emblée qu’on s’y arrête. La tran­shu­mance désigne le déplace­ment saison­nier des trou­peaux entre dif­férentes ter­res de pâturage. En y ajoutant l’adjectif haute, Françoise Lison-Leroy lui con­fère une dimen­sion plus vaste, presque spir­ituelle. Dans cette « haute tran­shu­mance », il ne s’agit plus de pass­er d’un lieu à un autre, mais de tra­vers­er des paysages humains, mémoriels et sym­bol­iques.

Le recueil se déploie en trois par­ties dont la pro­gres­sion des­sine une tra­jec­toire.
Dans la pre­mière, Terre, le regard demeure proche du réel. Une petite com­mu­nauté prend forme. On y croise des marcheurs, des ani­maux, des routes, des ter­res tra­ver­sées. Le poème nait de l’observation. Comme sou­vent chez Françoise Lison-Leroy, quelques mots suff­isent à faire sur­gir un paysage entier dont cette petite fille à lunettes est le fil con­duc­teur, en incar­nant le chant qui précède la marche.

Le ton­nerre affolé range tous ses out­ils. Aura-t-il rai­son de la chem­inée, du sapin ébréché, des cra­pauds ? Le silence n’a plus de voix, il enfile ses hard­es et se coiffe d’un linceul. Et l’on perçoit encore, là où l’hori­zon plie, un appel promeneur.

La deux­ième par­tie, Un pas plus haut, appro­fon­dit cette dynamique. Ce qui rel­e­vait d’abord de la prom­e­nade devient pro­gres­sive­ment une réflex­ion sur le des­tin col­lec­tif. Les fig­ures ren­con­trées cessent d’être des sil­hou­ettes pour devenir les représen­tants d’une human­ité en marche. Les fron­tières entre humains, oiseaux, bêtes et paysages s’estompent. Le thème de la migra­tion prend alors une portée uni­verselle. Lison-Leroy, qui s’intéresse depuis longtemps aux mur­mu­ra­tions d’oiseaux, au nomadisme et à l’exode rur­al, élar­git son pro­pos jusqu’à faire de cette tran­shu­mance une loi du vivant.

Les textes pro­posés sont de cour­tes pros­es d’une den­sité remar­quable, dont chaque frag­ment, jonché d’alexan­drins d’une grande beauté, sem­ble ciselé. Leurs images, enrac­inées dans la terre, les étangs, les roseaux, les pier­res, ont une réso­nance qui dépasse le cadre descrip­tif.

Ils trans­portent des algues, des fruits asséchés par cen­taines, des out­res emplumées. Et ce mys­tère que seuls approchent quelques enfants, à l’heure du som­meil. Marchands de sable, évadés d’un séisme, colonie au long cours ? D’i­ci-haut, nous ne savons rien de leur vague pre­mière. Ils n’ont pas de passé, rien de ce mur qui nous tient dès la tombée du jour.

Dans la dernière par­tie, Si loin, le mou­ve­ment devient davan­tage médi­tatif. Les marcheurs se fondent dans le long cortège des migra­tions humaines. Le présent devient mémoire mil­lé­naire. Ceux qui avan­cent rejoignent la cohorte innom­brable de ceux qui, depuis tou­jours, quit­tent un lieu pour un autre. Le recueil acquiert ici une dimen­sion éthique, voire poli­tique, et con­vie le lecteur à envis­ager l’exil et le déplace­ment comme des expéri­ences sus­cep­ti­bles de nous con­cern­er tous. Le « eux » devient pro­gres­sive­ment un « nous ».

Nous n’avons pas jeté le mal­heur, ni le mal. Ils dor­ment dans des urnes en pétard mouil­lé. Il nous fau­dra recy­cler les armes livrées aux rapaces, aux désas­tres. Nous comp­tons sur nos chants, nos chemins, un planis­phère à dessin­er encore. Dans nos esquifs, nom­breux sont les traceurs férus de mécanique.

Les estam­pes de Francesca Scar­i­to pro­lon­gent la res­pi­ra­tion et le rythme de ces textes envoû­tants. Des pier­res bleues, tan­tôt douces, tan­tôt rugueuses, émer­gent de la page comme des jalons. Cette présence minérale garde la mémoire des pas­sages. Alors que les poèmes de Lison-Leroy dis­ent une avancée con­tin­uelle, les œuvres de Scar­i­to rap­pel­lent l’épaisseur des ter­ri­toires tra­ver­sés, comme des cartes anci­ennes.

Avec Haute tran­shu­mance, Françoise Lison-Leroy signe un recueil dont la sim­plic­ité appar­ente cache une pro­fonde aven­ture poé­tique. Son poème avance comme une riv­ière calme qui char­rie une grande ques­tion : “qu’est-ce qui nous met en route ?”
Entre enracin­e­ment et départ, avenir et des­tinée, cer­tains livres nous racon­tent une his­toire ; celui-ci nous ouvre un chemin vers une human­ité unanime.

Karel Logist