Rendre à la vie celui qui est parti

”Jaumain

Je ne parle pas la langue des morts

Autrice : Claire Jau­main

Mai­son d’édition : Abra­pal­abra

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 72

Prix : 14 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑931324–20‑2

Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe”, écrivait Vic­tor Hugo dans Ce que c’est que la mort, un poème des Con­tem­pla­tions… La mort est notre com­mune con­di­tion : écrire sur la mort ou sur l’amour sont deux des choses les plus dif­fi­ciles qui soient. Ici, Claire Jau­main parvient à faire d’une épreuve douloureuse de sa vie, par l’écriture et le souf­fle poé­tique, non seule­ment un chemin vers l’acceptation de l’inéluctable, mais une sculp­ture du silence et de l’absence. Elle réus­sit avec sincérité et pudeur, justesse et dig­nité à don­ner à voir, de la douleur, une forme hab­it­able. Une forme pour l’autre, qui est par­ti ; une forme pour elle qui est restée ; une forme pour cha­cun de ses lecteurs, qui a été, est ou sera con­cerné par cette com­mune con­di­tion : la vie et le deuil. Non seule­ment l’écriture fait sens là où l’ab-sens a fait le vide, mais elle est aus­si une forme de cathar­sis à la fois indi­vidu­elle et col­lec­tive :

[…] Tu ne gardes rien
Une fron­tière s’ouvre un signe de départ
Tes poèmes
Ton dernier clin d’œil à la vie
Un dernier cadeau
Tu som­meilles
C’est un sim­ple som­meil

Je ne par­le pas la langue des morts est un voy­age onirique à tra­vers le deuil. Onirique mais aus­si con­cret et empathique. Une voix intérieure racon­te com­ment faire bat­tre le cœur de la vie encore plus fort après la perte de l’être aimé. Dans une poésie de l’in­time, les mots du poète cisè­lent les émo­tions, les ressen­tis sans en évac­uer la rudesse, le désar­roi, la peine, la sidéra­tion. Ses poèmes accom­pa­g­nent les vivants dans ce manuel per­son­nel pour appren­dre à par­ler aux absents :

Comme si par­ler de toi
Allait te ren­dre
À nous

Chaque geste devient
Insup­port­able
Inadéquat
[…]

La vie d’avant
En une sec­onde
Ratis­sée

Le plus dur
À venir
L’art de per­dre

Désor­mais
Par­ler
À l’invisible […].

L’écriture de Claire Jau­main est faite la plu­part du temps de vers courts, en ter­cets, dont le car­ac­tère hale­tant rend à la fois la douleur, la dif­fi­culté de dire quand la parole se retourne sur elle-même faute d’avoir, de l’autre, une réponse. Elle dresse des con­stats, énumère des faits, relat­ifs au con­cret du corps, de son traite­ment par les ser­vices com­pé­tents, des gestes de sol­i­dar­ité, des états de stupé­fac­tion intérieure, une descrip­tion intime où celle/celui qui reste perd pied, ne peut dire… Des vers au bord lucide de l’effondrement, dont les élé­ments syn­tax­iques sont comme les pier­res d’un gué au milieu de la riv­ière du temps. Le deuil appelle ces images du voy­age, du pas­sage, de l’embarcation, de l’eau qui s’écoule, de la mer et des eaux orig­inelles. Ces images tra­versent les poèmes de Claire Jau­main. Le cer­cueil est le tronc de l’arbre évidé auquel on con­fie le corps du défunt pour son voy­age vers l’ailleurs. Le cer­cueil est en bois de cerisi­er, cet arbre aux blanch­es flo­raisons de mai. La parole poé­tique du défunt est alors enchâssée dans celle de l’absentée comme le corps du défunt est con­fié à cet utérus végé­tal :

Je suis un petit bateau voyageur
Immo­bile sur le courant d’un ruis­seau

Un navire de papi­er                                                                                                                            Qui prend l’eau et som­bre
Par­mi les signes de notre époque
Tan­tôt en amont
Tan­tôt en aval d’un instant de vérité.

D’autres poèmes sont faits de vers longs. À l’infinitif util­isé dans les vers brefs répond alors le verbe con­jugué. Le dia­logue reprend à tra­vers des descrip­tions factuelles ou dans l’adresse à l’être aimé, dans laque­lle la nar­ra­trice retrou­ve son souf­fle. Tra­vail onirique, on l’a dit ; tra­vail mémoriel aus­si, car la parole est ce qui, en l’homme, crée de la réal­ité. La parole engen­dre de l’identité et l’identité est le fruit de la mémoire. Sans parole, il n’y aurait qu’une tache aveu­gle dans la con­science humaine. Sans le regard de l’autre, il n’est qu’insupportable soli­tude. Écrire, c’est renouer le lien, Baude­laire le savait, qui en don­na une expres­sion iné­galée dans son poème À une pas­sante… Du point de vue de l’architecture du livre, on notera que Claire Jau­main insère entre les poèmes en car­ac­tères romains, longs ou brefs, quelques courts réc­i­tat­ifs, en italiques, au sens musi­cal, dans la mesure où ils sont placés entre les par­ties prin­ci­pales pour reli­er les dif­férents morceaux de l’œu­vre. Lus bout à bout, ils for­ment un poème autonome qui est le thème struc­turant de ce qui n’est pas un recueil mais un livre à part entière et un chant d’amour qui rend à la vie celui qui est par­ti.

Éric Brog­ni­et