Ici on danse et on rit à nouveau, éneaurmément

Un coup de cœur du Car­net

”Saint

Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Auteur : Denis Saint-Amand

Mai­son d’édition : Rue de l’échiquier

Col­lec­tion : Les inci­sives

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 96

Prix : 14 €

Livre numérique : 7,99 €

EAN : 9782374255880

Ouvrir et lire Con­tr­er le rire fas­ciste, c’est ouvrir et lire un livre salu­taire. Ancré dans notre époque. C’est réfléchir à cet out­il fab­uleux qu’est le rire potache, l’humour à deux balles, l’humour “bête et méchant”, qui nous aiderait à sur­mon­ter nos états de sidéra­tion et d’hébétement qui nous tra­versent à chaque fois, que, par exem­ple, une fig­ure d’autorité, un petit leader, par exem­ple un Trump, se prend pour Dieu le Père, énonce énor­mité sur énor­mité, injure sur injure, moquerie glaçante sur moquerie glaçante. Trump et ses com­plices fachos, com­pars­es fachos, ayant com­pris, depuis belle lurette, tout l’intérêt qu’il y a à railler sans arrêt, “bête­ment et mécham­ment”, comme rail­lait, “bête­ment et mécham­ment”, le Char­lie Heb­do de la grande époque.

Oui mais.

Railler quand on a le pou­voir en main ou railler quand on ne l’a pas, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas le même rire. Ça n’a pas le même but. Façon Char­lie, on riait des fig­ures d’autorité, on met­tait en lumière l’absurde et le grotesque de leurs déci­sions et pris­es de posi­tions. On se moquait du pou­voir en place. De celles et ceux qui ne jouis­sent que de penser à notre place. Rire ain­si est salu­taire : il aide à pren­dre dis­tance. À tra­vers­er avec moins de dégâts les péri­odes anx­iogènes. Rire ain­si ne manip­ule pas. Ne cherche pas à impos­er une idée. Rire est une “sim­ple” réac­tion pour “pass­er à tra­vers”, avec celles et ceux qui rient avec nous.

Point barre.

Façon Trump et fachos­phère, on ne cherche pas à rire pour des raisons cathar­tiques. On n’attaque pas des fig­ures d’autorité. On attaque des com­mu­nautés. On cherche à détru­ire des com­mu­nautés. Ou, à tout le moins, à les faire taire. À réduire à peau de cha­grin leurs luttes et reven­di­ca­tions. Rire et railler, être con­stam­ment dans l’excès, sont devenus les out­ils dont un état a min­i­ma autori­taire peut se dot­er pour asseoir son autorité, sa dic­tature. Rire, ici, ne libère pas. N’aide pas à pass­er le cap. Rire, ici, un moyen d’asservissement.

L’essai de Denis Saint-Amand analyse tout cela avec finesse et den­sité, pas­sant en revue les excès out­ranciers, soi-dis­ant drôles, médi­a­tique­ment por­teurs : du salut nazi de Musk aux men­songes avérés de Trump sur les chats et les chiens boulotés par les migrants, de l’attaque en règle et l’humiliation de Zelen­sky aux tax­es exor­bi­tantes, Saint-Amand nous dit com­ment et pourquoi l’art du rire railleur nous a été con­fisqué par un pou­voir mor­tifère, incom­pé­tent et qui serait grotesque s’il n’était glaçant.

Pour étay­er ses thès­es, Saint-Amand n’hésite pas à ouvrir des par­en­thès­es. À nous par­ler de la Russie et de la France, des gilets jaunes en France. Pour nous redonner de l’air, nous inviter à rire et railler à nou­veau, Saint-Amand explore la rue. Ce que la rue fait. Ce que la rue dit. En grand spé­cial­iste des “lit­téra­tures sauvages” — écrits et mots spon­tanés, dits par la foule, anonymement par­fois -, Saint-Amand regarde comme rire et rail­lerie survi­en­nent sur les affich­es des man­i­fes­tants de Port­land, de Russie et d’ailleurs, les grenouilles gon­flables de Port­land accueil­lant dans la danse et la joie les troupes de l’ICE débar­quant pour met­tre au pas les dan­gereux ter­ror­istes sévis­sant dans la ville. Tour­nant ain­si en ridicule, dans un immense éclat de rire, les raisons pour lesquelles il fal­lait inter­venir dans cette ville WOKE dan­gereuse pour la Nation. Les grenouilles de Port­land. Ou l’art de rire à nou­veau. De repren­dre pied dans nos vies. D’in­ven­ter à nou­veau un rire cathar­tique pour con­tr­er le rire destruc­teur inven­té par l’État.

Vin­cent Tholomé