Un coup de cœur du Carnet

Ouvrir et lire Contrer le rire fasciste, c’est ouvrir et lire un livre salutaire. Ancré dans notre époque. C’est réfléchir à cet outil fabuleux qu’est le rire potache, l’humour à deux balles, l’humour “bête et méchant”, qui nous aiderait à surmonter nos états de sidération et d’hébétement qui nous traversent à chaque fois, que, par exemple, une figure d’autorité, un petit leader, par exemple un Trump, se prend pour Dieu le Père, énonce énormité sur énormité, injure sur injure, moquerie glaçante sur moquerie glaçante. Trump et ses complices fachos, comparses fachos, ayant compris, depuis belle lurette, tout l’intérêt qu’il y a à railler sans arrêt, “bêtement et méchamment”, comme raillait, “bêtement et méchamment”, le Charlie Hebdo de la grande époque.
Oui mais.
Railler quand on a le pouvoir en main ou railler quand on ne l’a pas, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas le même rire. Ça n’a pas le même but. Façon Charlie, on riait des figures d’autorité, on mettait en lumière l’absurde et le grotesque de leurs décisions et prises de positions. On se moquait du pouvoir en place. De celles et ceux qui ne jouissent que de penser à notre place. Rire ainsi est salutaire : il aide à prendre distance. À traverser avec moins de dégâts les périodes anxiogènes. Rire ainsi ne manipule pas. Ne cherche pas à imposer une idée. Rire est une “simple” réaction pour “passer à travers”, avec celles et ceux qui rient avec nous.
Point barre.
Façon Trump et fachosphère, on ne cherche pas à rire pour des raisons cathartiques. On n’attaque pas des figures d’autorité. On attaque des communautés. On cherche à détruire des communautés. Ou, à tout le moins, à les faire taire. À réduire à peau de chagrin leurs luttes et revendications. Rire et railler, être constamment dans l’excès, sont devenus les outils dont un état a minima autoritaire peut se doter pour asseoir son autorité, sa dictature. Rire, ici, ne libère pas. N’aide pas à passer le cap. Rire, ici, un moyen d’asservissement.
L’essai de Denis Saint-Amand analyse tout cela avec finesse et densité, passant en revue les excès outranciers, soi-disant drôles, médiatiquement porteurs : du salut nazi de Musk aux mensonges avérés de Trump sur les chats et les chiens boulotés par les migrants, de l’attaque en règle et l’humiliation de Zelensky aux taxes exorbitantes, Saint-Amand nous dit comment et pourquoi l’art du rire railleur nous a été confisqué par un pouvoir mortifère, incompétent et qui serait grotesque s’il n’était glaçant.
Pour étayer ses thèses, Saint-Amand n’hésite pas à ouvrir des parenthèses. À nous parler de la Russie et de la France, des gilets jaunes en France. Pour nous redonner de l’air, nous inviter à rire et railler à nouveau, Saint-Amand explore la rue. Ce que la rue fait. Ce que la rue dit. En grand spécialiste des “littératures sauvages” — écrits et mots spontanés, dits par la foule, anonymement parfois -, Saint-Amand regarde comme rire et raillerie surviennent sur les affiches des manifestants de Portland, de Russie et d’ailleurs, les grenouilles gonflables de Portland accueillant dans la danse et la joie les troupes de l’ICE débarquant pour mettre au pas les dangereux terroristes sévissant dans la ville. Tournant ainsi en ridicule, dans un immense éclat de rire, les raisons pour lesquelles il fallait intervenir dans cette ville WOKE dangereuse pour la Nation. Les grenouilles de Portland. Ou l’art de rire à nouveau. De reprendre pied dans nos vies. D’inventer à nouveau un rire cathartique pour contrer le rire destructeur inventé par l’État.
Vincent Tholomé