Relâcher les rênes

”Garin

Études d’une jument

Autrice : Fan­ny Garin

Mai­son d’édition : Isabelle Sauvage

Col­lec­tion : Présent (im)parfait

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 106

Prix : 18 €

Livre numérique : /

EAN : 9782490385645

En exer­gue de son recueil, Fan­ny Garin cite Roland Barthes évo­quant le plaisir du texte qui « […] peut dire ne jamais s’excuser, ne jamais s’expliquer. Il ne nie jamais rien : “je détourn­erai mon regard, ce sera désor­mais ma seule néga­tion” ». Et le pro­pre réc­it de Garin de com­mencer : « une jument un jour, une jument par­fois, fut nom­mée la gana. l’étalon, sou­vent, fut appelé baron mychkine, ou alors, allez savoir pourquoi, quand le texte enflerait, mon mychkine. » Le pacte est scel­lé : la matière textuelle aura son pro­pre rythme, les per­son­nages mou­veront, les images se chercheront, la ponc­tu­a­tion se fera élec­tive.

Le texte de Garin parait se con­stru­ire sous nos yeux, « la seule cer­ti­tude poé­tique étant, pour l’heure, le point final dans son opac­ité, son silence pas­sager ». Alors, au pas de mots qui trot­tent, désarçon­nent, galopent ou se cabrent, le lecteur monte à cru sur une prose indomp­tée débu­tant avec l’accouplement subi par la gana, « une nuit totale, une forêt d’épicéas malades, et par­fois même, l’ombre écla­tante d’une femme », du baron mychkine « qu’on aurait mieux fait de […] nom­mer fiodor, rogo­jine, ou bien peut-être grig­ori efi­movitch ».

Si « cer­tains ne s’intéressent pas aux signes du corps, […] ne veu­lent pas du corps dans les poèmes », Garin n’en a cure. Elle s’empare de réal­ités organiques et flu­idiques dans une langue sen­sorielle qui sait nom­mer, évo­quer, capter, fan­tas­mer. Dans la deux­ième par­tie du livre, « le revers du poème », son obses­sion, qui se traduit en mul­ti­tudes lignes de fuite, se cristallise autour ven­tre de la jument prim­i­pare. Celui-ci sem­ble empli d’écriture et de nar­ra­tion, mais aus­si de rêves, de fan­tômes, de désirs, de ten­sions, d’abcès. Ce ven­tre qui porte la vie, des vies, si le sou­venir est juste…

Sur un fond brumeux et onirique à la Degou­ve de Nunc­ques, Études d’une jument pro­pose un car­net de cro­quis textuels héri­tiers de Schiele, avec essais, tâton­nements et ful­gu­rances. La nar­ra­trice, les chevaux, maitre teyl, un taré qui « ne com­pre­nait pas réelle­ment l’abstraction, ces matières grumeleuses fibreuses atti­rant l’attention sur le geste, la matière, la couleur », et la belle nas­tas­sia, une « fig­ure qui, à trop vouloir con­trôler ce qu’elle pou­vait véhiculer, [lui] échap­pait », effractent page après page, tour à tour soumis et indociles face à la volon­té auc­to­ri­ale. Une seule atti­tude à adopter : don­ner du leste, relâch­er les rênes.

Samia Ham­ma­mi