
Pierre Soltare fouille. Le passé l’a envahi jusqu’à la solitude. La mort d’Amélie reste irrésolue dans le fond de son cœur. Archéologue, il confond les vestiges des tombes qu’il explore avec le deuil de ses vertiges amoureux. Sonder est le creux de ce roman comme un abîme où la vie s’enfonce irrémédiablement. Sans remède, sinon Amélie. Qui n’est pas morte. Elle ne peut pas mourir. Pierre ne veut pas.
Je me rappelle ce proverbe bulgare qui m’avait tant marqué, le jour où mon père me l’avait lu : « les vivants ferment les yeux des morts, mais les morts ouvrent les yeux des vivants. »
Tel est le programme de Luc Templier dans Les lueurs du rêve. Amélie va devoir rouvrir les yeux de Pierre. Il les a fermés pour elle et il a rompu l’ordre du temps. La paix ne reviendra que lorsque les rôles du vivant et de la morte seront rétablis. Comment faire ?
Qu’allais-je faire à présent ? Où en étais-je ? Moi, l’archéologue, chargé de mission, serviteur dévoué d’un métier de règles et rigueur… Pourquoi étais-je revenu comme un somnambule dans la chapelle ? Pour ouvrir des tombes ? Qu’allais-je faire ?
La chapelle du roman est aussi spectrale qu’Amélie. Savoir si Pierre et son chantier sont réels est une question qui parcourt le livre et qui cherche sa réponse. Pierre fouit la terre à l’intérieur des tombes de l’édifice et par allégorie, la noirceur en son for caverneux. Des remparts se dressent, des brèches s’ouvrent, puis des failles se comblent dans des murs qui disparaissent.
Le silence fut long. Je baissai les yeux un instant, vacillant entre deux mondes : mes vieilles ténèbres et la douce lueur du récit.
Celui-ci avance avec minutie dans le cahier des fouilles. Sur le chantier archéologique autant que littéraire, Pierre ne voit plus de frontières entre lui, son métier et le terrain. Faute de réponses, les questions s’accumulent et une limite se rapproche. Celle de la folie, de l’enragée douleur, tant, que la première séduit pour soulager la seconde.
Pierre Soltare, isolé, s’interroge constamment et déroge aux lois scientifiques de sa profession avec la volonté du désespoir. Il erre tout le roman, comme une salamandre dans un marathon de mots piétinés, pour en éclabousser le sens. Car mis en abîme, son récit onirique recule, se distancie de lui-même et interpelle plusieurs fois sa propre lecture.
De même, un lecteur, avide, incapable de résister à l’appel du dénouement, tournerait frénétiquement les pages d’un roman pour courir vers la solution, vers les dernières pages, brûlant d’impatience…
Cette fièvre, tout du long, entre les lignes, l’auteur et le lecteur la partagent. Au point de se demander si l’un et l’autre ne sont pas, finalement, le remède l’un de l’autre.
Tito Dupret