Poétiser Charleroi

”Joinnot

Notes de charbon

Autrice : Ludi­vine Join­not

Ilus­tra­trice : Rose­lyne Sibille

Mai­son d’édi­tion : L’ail des ours

Col­lec­tion : Grand ours

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 80

Prix : 9 €

Livre numérique : /

EAN : 9782491457570

Avec Notes de char­bon, Ludi­vine Join­not nous embar­que avec elle dans le Charleroi de son enfance. Dans ce court recueil pub­lié aux édi­tions L’ail des ours et illus­tré à l’encre par Rose­lyne Sibille, la poétesse parvient à faire remon­ter du fond des mines jusqu’au som­met des talus des sou­venirs à dépous­siér­er.

De ce Pays Noir — terre de char­bon, de min­erais, mai­son de mineurs — que trop sem­blent vouloir réduire à son statut de ville la plus moche d’Europe, Ludi­vine Join­not fait du beau de tout bois, même car­bon­isé. Elle offre une image mul­ti­ple et poé­tique de Charleroi, rap­pelle que la beauté est partout, pour peu qu’on se donne les moyens de la chercher et d’en accepter les formes divers­es, qu’on daigne admet­tre qu’elle ne se can­tonne pas à quelques critères esthé­tiques et visuels sub­jec­tifs.

quelques ver­res mal essuyés
sur le rebord de l’évier
inox grif­fé lavé séché
la fenêtre ne s’ouvre plus
trois pinces à linge vire­voltent
un vélo bleu sans roue sta­bil­isatri­ces
attend con­tre le mur du jardin
nos peaux égratignées se tein­tent de rouge
nous nous affran­chissons de l’indolence
dans la cham­bre
nous dis­tin­guons au loin
la zone forestière
les dunes noires
les bus­es et les rapaces

Instan­ta­nés de la vie quo­ti­di­enne, (re)découverte des paysages mar­qués par le con­traste entre passé indus­triel et retour de la vie naturelle et, surtout, devoir de mémoire, l’écriture de la poétesse — qui donne à voir, à sen­tir et à se sou­venir — est sen­sorielle et mémorielle. Entre les anthracites des ter­rils et les effluves embau­mant la cui­sine famil­iale, Ludi­vine Join­not met un point d’honneur à évo­quer la cat­a­stro­phe ayant eu lieu à Marcinelle en 1956, ain­si que les luttes sociales qui ont suivi.

qua­tre let­tres jadis prospères
con­sti­tu­aient ton univers
tu dis­ais faire des paus­es
et tra­vail­lais par­fois la nuit à la câb­lerie
toi qui ne brico­lais pas ou à peine
toi qui préférais le jar­di­nage et la marche
tu me racon­tais
les grèves les syn­di­cats les luttes
lorsque nous pas­sions par les rails
devant ton aciérie

Il est, évidem­ment, fait men­tion de l’immigration ital­i­enne et des traces qu’elle laisse autant sur la manière de par­ler que sur les habi­tudes du quo­ti­di­en, sur les liens qui se tis­sent, aus­si, mal­gré des débuts qui ont été, on le sait, dif­fi­ciles.

siamo tut­ti neri
enten­dons nous clamer
dans le ter­reau des galeries
égal­ité des traces
quand noircit le char­bon
près du bassin houiller
la fra­ter­nité
les fêtes inter­minables

Enfin, Notes de char­bon est un recueil faisant la part belle à la mémoire indi­vidu­elle au cœur d’une His­toire par­fois som­bre. Que la terre soit noire n’empêche pas le ciel d’être bleu, aus­si bleu à Charleroi qu’ailleurs, en fin de compte. Les mines et l’industrie n’empêchent aucune­ment, non plus, les joies sim­ples de l’enfance de se vivre, de s’imprimer, de créer les sou­venirs pré­cieux qui créeront, plus tard, une poésie douce, nos­tal­gique et ancrée dans le réel his­torique.

San­dra Defoy