Un coup de cœur du Carnet

Où êtes-vous maintenant?
Auteur : Michel Lambert
Maison d’édition : La louve
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 162
Prix : 16 €
Livre numérique : 9,99 €
EAN : 9782372911023
Des êtres se quittent, d’autres se retrouvent, se rencontrent, se croisent, n’ont cessé de se chercher, de se rater, se sont perdus de vue ou se sont oubliés.
Après une journée de travail bien chargée, Charlotte attrape de justesse son train et se retrouve nez-à-nez avec un homme en larmes. Quelle est l’origine de son chagrin ? De quoi est-il coupable ou victime ? « Ce type devait être comme un aimant qui attire les erreurs, peines, malchances en tout genre et autres ferrailles. » Dans la solitude de leurs existences, ils sont nombreux à se battre contre leurs démons, à trébucher, une fois de plus. La nuit, François se bagarre dans les bars. Le jour, il joue les trouble-cœur avec sa collègue et cherche à soigner ses blessures. Ailleurs, Thomas reçoit un appel de Lorena, une amie qu’il n’a plus vue depuis quarante ans. Sa voix est reconnaissable entre toutes. Elle veut le voir, au plus vite. Pourquoi cette urgence après quarante années de silence ? Le passé peut-il être ressuscité ? « Nous étions les deux seuls survivants d’un monde disparu, explosé en plein vol, quarante ans plus tôt. Échoués sur une île de solitude mais ignorant la présence de l’autre à quelques pas. Et voilà que, d’une certaine manière, nous étions à nouveau réunis. »
Bob passe le plus clair de son temps dans le bar d’un hôtel. Il est écrasé par la fatigue due à des nuits d’insomnie. Mais surtout par le souvenir d’un terrible accident. Un couple attend la visite de vieux amis, mais le sont-ils réellement ? La femme, surnommée Missmys, n’a aucunement envie de les voir. Pour fuir un voisin trop bruyant qui lui renvoie son propre malheur, un homme part se promener sur des chemins recouverts d’un manteau blanc. Ses pas le portent devant la maison d’anciens amis. Une mère emmène ses enfants en week-end où une surprise les attend. Ils retournent sur les lieux qu’ils ont habités quelques années plus tôt mais ont quitté précipitamment. Un homme, à qui on a « volé tant de choses dans [l]a vie », observe un éternel clown triste adossé au bar et la vie qui se déploie dans le café bondé.
Chaque récit composant Où êtes-vous maintenant ? joue sa propre partition. Ensemble, ils créent une grande symphonie. À travers ces huit nouvelles, nous retrouvons avec émotion ces personnages propres à Michel Lambert que nous côtoyons depuis tant d’années, au fil de ses nouvelles et romans. Des êtres « silencieux et pince-sans-rire à la fois, parfois taquin[s] » à qui il ne faut pas « poser de question ». Ils utilisent l’humour, cette arme contre le désespoir, le plus souvent maladroitement. Car la peur les tenaille, elle s’infiltre par tous les pores.
J’ai regardé ma montre. C’était l’heure où la peur accélérait la trotteuse et distillait ses gouttes les plus mortelles. Brûlantes et glacées à la fois.
Où est-il maintenant ? Cet être inconsolable que l’on a croisé une poignée de minutes ? Cette collègue que l’on fréquentait en cachette ? Cette amie presque oubliée ? Cette personne sûre d’elle que l’on voyait chaque matin dans le miroir ? Où est partie l’insouciance de la jeunesse ? La joie des premières années, des premiers amours, des premières fois ? Cette vieille amitié que l’on pensait indéfectible ? Cette fille que le sort lui a volé ? Ou est parti le temps d’avant ?
Ils pensent renouer avec d’anciens amis, oublier les tracas de la vie, un amour, un visage. Alors souvent, ils cherchent auprès du ciel une réponse, un peu de réconfort, la trace d’une promesse. Un ciel qui renvoie leurs propres incertitudes. Un ciel qui joue un double jeu. Un ciel qui, comme eux, « semblait toujours chercher sa vraie couleur ». Un ciel « de pierre, ou plutôt de glace, ou plutôt d’un métal lisse et très dur, indestructible. Quelques étoiles scintillaient comme les notes d’une promesse. »
Avec sa plume délicate, tel un pinceau, Michel Lambert régale le lecteur de ses magnifiques descriptions.
Le soir prenait la relève d’un jour dont il restait quelques lames de soleil çà et là et l’odeur tiède et apaisée des choses qui finissent.
On ne s’étonnera pas qu’un tableau d’Edward Hopper, Nighthawks, illustre ce nouveau recueil publié aux éditions La Louve. L’œuvre de Hopper entre en résonance avec celle de Michel Lambert. Dans ce café, au crépuscule, un homme nous tourne le dos. On ressent la solitude de cet oiseau de nuit. Toutefois, de ce crépuscule jaillissent toujours quelques lumières qui, de leurs faibles rayons, illuminent d’un timide rose un ciel d’un noir transparent.
Émilie Gäbele