Chanter sans voix est un acte politique

Panella Et pourtant, ils ne diront pas combien nous aurons veillé

Et pourtant, ils ne diront pas combien nous aurons veillé

Autrice : Cris­tiana Panel­la

Mai­son d’édi­tion : Mael­strÖm reEvo­lu­tion

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 85

Prix : 9 €

Livre numérique : /

EAN : 9782875055668

Dans Et pour­tant, ils ne diront pas com­bi­en nous aurons veil­lé, Cris­tiana Panel­la pro­pose au départ une tra­ver­sée vivante et col­lec­tive à par­tir de lieux brux­el­lois où elle dépose des mots éteints à leur nais­sance. Elle se dirige vers un théâtre où elle s’apprête à pass­er la nuit en com­pag­nie d’autres femmes artistes. Ensem­ble elles for­ment l’un des rayons d’une étoile octog­o­nale : Ishtar, Venus, l’étoile des mages. Elle écrit qu’elle n’est pas une habituée de ce genre de lieux, mais y recon­nait un écrin prop­ice à la capit­u­la­tion du cœur face aux intem­péries du des­tin. Dans cette suc­ces­sion de textes courts, elle saisit la vie qui pulse sans prévenir et narre des images réelles et rêvées, pris­es hors du temps, qu’elle restitue dans une langue à la fois onirique, baroque, foi­son­nante de pul­sions, de présences, de rythme et de folie.

La tra­ver­sée est le plus long voy­age d’accès aux couleurs (…) arriv­er au noy­au de sa source, retrou­ver la let­tre de créa­tion et appren­dre à oubli­er l’alphabet. N’intercepter que la pul­sa­tion sourde des res­pi­ra­tions au milieu d’un monde déjà éteint.

L’expérience col­lec­tive avec ces 7 com­pagnes tient de la per­for­mance à la fois physique et méta­physique. Dans ce livre, l’expérience soro­rale habite l’écriture et rap­pelle la créa­tion du col­lec­tif de poètes Xile­ma fondé par l’artiste en 2023, né d’un ques­tion­nement sur le Féminin. Comme pour matéri­alis­er celui-ci, on décou­vre le texte de la poétesse Isabel­la Big­nozzi, mem­bre du col­lec­tif, et qui a suivi cette tra­ver­sée de la nuit depuis Rome, ren­forçant l’effet col­lage et frag­men­taire du livre, où plusieurs tem­po­ral­ités et espaces se super­posent.

L’autrice par­le à par­tir d’une voix volée, celle de ses 22 ans qui a subi une abla­tion des amyg­dales. Un son dif­férent sort de sa bouche, un chant ver­ti­cal, sourd, avec une musi­cal­ité sin­gulière, doté cepen­dant d’un mes­sage éminem­ment poli­tique.

Le chirurgien avait dit à ma mère que j’étais en train de sor­tir de ma vie avec le flot de sang évi­dant ma gorge. On m’a lais­sé la vie en échange de mes cordes vocales. Sirène ratée.

Dans un style très ciné­matographique, l’autrice, aus­si chercheuse en anthro­polo­gie sociale et cul­turelle, voy­age dans la nuit à tra­vers une suc­ces­sion d’ar­rêts sur images, où se jux­ta­posent des géo­gra­phies et des tem­po­ral­ités dis­parates : le 6 novem­bre 1989, la chute du Mur et l’Est ; des sachets en plas­tique pliés comme des hiron­delles, écho à l’om­bre d’une autre guerre mon­di­ale ; le sou­venir du doc­u­men­taire La Grotte des rêves per­dus de Wern­er Her­zog ; les ter­res des Pouilles et le château d’O­trante ; les Néan­der­tal­iens d’Eurasie ; les puits d’or de Guinée ; les grands pics d’I­ran ; une mère afghane, les naufragés, les enfants morts, les sur­vivants ; les atten­tats du 22 mars 2016 à Brux­elles.

Je regarde le sol­dat, il ne s’attend pas à mon sourire. Je ne m’attends pas à un sol­dat qui monte la garde au déchire­ment du pre­mier matin. je voudrais lui dire. Cha­cun veille son incon­nu.

Ce texte inclass­able se con­clut, entre autres, avec la fig­ure de Schyld, le héros de l’épopée de Beowulf et de sa dynas­tie ren­trée dans le mys­tère, mêlée au sou­venir d’une veille et de prière de 40 heures au pied du San­tis­si­mo Sacra­men­to. Par ces évo­ca­tions divers­es et d’autres encore, elle par­le d’accéder à son vrai Soi par le mot déchiré, à tra­vers la mul­ti­plic­ité d’identités, de corps et d’expériences qui font l’humanité. L’être humain, avec toutes ses blessures, ses failles, ses imper­fec­tions, trou­ve un sens, une parole droite, grâce à l’art, au lan­gage, au chant et à la poésie.

le chant témoigne seul la mort de l’homme dont il sera le vate
unique vibra­tion par­mi les dunes qui ont per­du l’ouïe.

Mélanie Godin