Un coup de cœur du Carnet

Le Rempart des béguines
Autrice : Françoise Mallet-Joris
Postface : Cécile Vanderpelen-Diagre
Maison d’édition : Espace Nord
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 200
Prix : 10 €
Livre numérique : /
EAN : 9782875687432
L’apparition de Françoise Mallet-Joris dans le monde littéraire se présente sous le signe d’un coup d’éclat. Âgée de vingt-et-un ans, la fille de Suzanne Lilar dépeint dans Le Rempart des béguines, sorti en 1951 chez Julliard, une liaison saphique entre Hélène, une jeune fille de quinze ans, et Tamara, la maitresse de son père, une femme à la réputation sulfureuse, d’origine russe. D’emblée, elle élit le terrain qui formera la singularité de son univers romanesque : la finesse de l’analyse psychologique, la descente dans les pulsions amoureuses et l’étude du contexte social, des normes et des mentalités que transgressent nombre de ses personnages féminins.
Dans la ville flamande de Gers, orpheline de mère, Hélène Noris est dévorée par l’ennui, habitée par le désir de rompre la monotonie de son existence. Proche d’Emma Bovary, elle se réfugie dans la lecture et développe une aptitude à la rêverie éveillée afin d’échapper à son « étouffante solitude ». Les déports psychiques lui permettent de se distancier d’un milieu bourgeois qui ne la comble pas, de griser ses sens. « J’avais l’habitude de me regarder évoluer dans un décor qui, certes, existait – il eût été trop difficile de le créer de toutes pièces — mais qu’un détail démesurément grandi infirmait, ramenait à sa valeur de carton-pâte. » Ses rêveries dirigées, ses dédoublements forment un rempart qui la soustrait à la grisaille d’une vie morne. L’empire de l’imagination lui permet de ne pas périr de lassitude, de soutenir une croyance dans l’avènement d’un miracle. Ce dernier prend le nom de Tamara Soulerr, l’amante de son père, qui lui ouvrira d’autres horizons. Le rempart des Béguines fera sauter son rempart psychique, l’étroitesse de la bonne société gersoise. La rupture avec son univers bourgeois se traduit géographiquement : Tamara habite rue du Rempart des béguines, un lieu à l’écart, mal famé, situé près du port, dans un quartier interlope. Ancré dans le quartier des marginaux, des prostituées, le Rempart des béguines forme un microcosme étranger à la normativité, aux règles hétérosexuelles de la société bourgeoise et aux valeurs économico-morales du monde du travail.
Aux antipodes de la maison du père, ordonnée et sévère, l’appartement de Tamara tient du boudoir où règnent désordre, bohème, fumées de cigarettes, L’ambiance fantasque de la décoration de son antre est au diapason de la personnalité de sa locataire.
« Il y avait quelque chose d’effrayant dans mon attirance pour Tamara, quelque chose de semblable à mon désir de vide en me penchant par la fenêtre, ou à celui de rencontrer en nageant dans le lac le tourbillon dangereux, ‘pour voir’ »… Le récit se place sous la narration d’Hélène qui, deux ans après les événements, reconstitue les faits, interroge les méandres de l’amour et l’énigme Tamara.
L’architecture du roman est bâtie sur le contraste entre des lieux clos, séparés les uns des autres, et l’ouverture que chacun recèle. L’opposition entre le côté des Guermantes et le côté de Méséglise (dit aussi côté de Swann) structure À la recherche du temps perdu. Françoise Mallet-Joris joue sur la distance métaphysique autant que physique entre les lieux, pose un contraste entre le côté bourgeois de la maison du père et le côté interdit du Rempart des Béguines. Le narrateur de La Recherche apprend sur le tard que les deux côtés se rejoignaient. Ici, les lieux demeurent hétérogènes, ne se rejoignent guère. On peut appréhender Tamara comme une variante d’Odette de Crécy.
Quand la vie débarque sous la guise de l’amour pour Tamara, les rêveries d’Hélène prennent fin. Troué par le réel, par la chair, par les ébats érotiques, l’imaginaire s’incarne dans la personne de l’amante. Le paysage mental, affectif d’Hélène vacille, elle cesse de voir le monde à travers une vitre, à distance. Le décor de carton-pâte irréel cède la place à l’entrée dans le royaume de la réalité, des plaisirs et des extases sensorielles. Le piment, le supplément d’intensité apportée par les envols de l’imaginaire, ce sont désormais les jeux de l’amour et de la domination qui les procurent.
La narration suit l’évolution des sentiments d’Hélène, le passage de la fascination à l’éloignement. Peu à peu, son idylle se teinte d’ambivalence. Subjuguée par ce qu’incarne Tamara – une femme libre, belle, anticonformiste, à « l’énergie virile », à l’esprit indépendant, ayant choisi de vivre à l’écart des conventions sociales –, elle est dégrisée lorsque Tamara épouse son père, rentre dans le rang, abandonne son existence d’aventurière, de séductrice. Des signes avant-coureurs parsèment le récit, traduisent la désintensification de sa passion qui s’effondre. Si Stendhal a analysé la cristallisation de l’amour, Françoise Mallet-Joris interroge son éclosion et sa faillite, son agonie.
Lorsque l’adolescente sonde la nature de la relation entre Tamara et son amant, le peintre Max, le fantasme d’une femme libérée, sans entraves, se lézarde. Quand elle voit Tamara devenir, face à son père, ce qu’elle, Hélène, était face à son amante, le charme se rompt. La femme dominatrice, la cavalière qui dresse les chevaux, celle qui alterne embrasements et distances, qui distribue vexations, tendresse et gifles, tombe de son piédestal. Que, face à son père, son amante occupe la place de la dominée, de la soumise l’insupporte. Avec un mélange de lucidité et de cynisme froid, le roman décrit le renversement des rapports de forces. Être défaite, humiliée par sa compagne, ramper, s’abaisser devant elle, lui procurait des plaisirs troubles. Désormais, le philtre a cessé d’épandre sa magie dès lors que Tamara a rejoint ce qu’elle appelle la faiblesse des femmes (que partagent bien des hommes comme le peintre Max) qui font prévaloir l’intérêt, la sécurité matérielle sur leur liberté. Les propos très durs qu’Hélène tient sont traversés par un mélange de misogynie et de philogynie. Elle ne loue la femme que si cette dernière s’est émancipée des jougs sociaux, si elle est une amazone, une rebelle frondeuse, épousant non un mari mais un féminisme en acte. Ce qu’elle admirait chez Tamara, c’était son « mépris des conventions », son côté scandaleux, son audace, son dédain des nécessités économiques, son côté oiseau libre, son avant-gardisme (elle est divorcée), « sa solitude, si rare chez une femme ». Quand Tamara s’embourgeoise, Hélène éprouve le sentiment d’avoir été dupée.
Comme l’analyse Cécile Vanderpelen-Diagre dans sa riche postface, le roman retrace une éducation sentimentale, érotique, esthétique. Ouvrage majeur de la littérature lesbienne (qui a été adapté au cinéma en 1972 par Guy Casaril), Le Rempart des béguines dévoile une passion homosexuelle, un sujet encore relativement tabou, stigmatisé dans les années 1950. Tamara est celle qui initie la jeune Hélène aux jeux de l’amour, qui change sa vision du monde, d’elle-même, qui lui donne à lire Les Liaisons dangereuses, qui la rudoie ou la soigne et la materne lorsqu’elle est malade. Leur amour s’emporte dans des jeux de dominations, d’humiliations, dans des scènes orageuses. La cyclothymie de Tamara, l’instabilité de ses humeurs forment la toile de fond d’une relation à composantes sadomasochistes.
L’ombre de la folie plane par moment sur Tamara, inconsolable depuis la perte de son grand amour. La scène dans le Lucy’s Bar, un cabaret lesbien peuplé de créatures de la nuit et d’entraineuses, joue le rôle d’une scène-pivot. Grisée par les vapeurs d’alcool, au retour du Lucy’s Bar, la fureur s’empare de Tamara qui, percevant dans le visage d’Hélène celui d’Emily, confondant leurs personnes, roue de coups sa compagne qu’elle prend pour son ex-amie.
Dans une langue classique, un style qui, épousant la précision, affectionne les descriptions psychologiques, les descentes introspectives, Françoise Mallet-Joris a délivré un premier roman subversif qui questionne l’hypocrisie de la société, le mensonge social qu’elle explorera par la suite notamment dans Les mensonges (1956), L’empire céleste (1958), couronné par le prix Femina.
Véronique Bergen