Un coup de cœur du Carnet

Entre hier et demain
Autrice : Marianne Pierson-Piérard
Préface : Marianne Basler
Maison d’édition : Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 166
Prix : 19 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑8032–0098‑6
En parcourant la bibliographie de Marianne Pierson-Piérard, dont Entre hier et demain est le second roman à avoir été réédité (après Dora, Névrosée, 2019), on ne peut que saluer l’occasion qui est ainsi donnée au public de retrouver celle qui fut l’autrice de pas moins de quinze romans, six essais (dont trois consacrés à des femmes de lettres qu’elle admirait : Neel Doff, Maud Frère et Katherine Mansfield) et une pièce de théâtre.
Dans une préface émouvante, la petite-fille de la romancière, l’actrice Marianne Basler, met en évidence quelques traits saillants de la personnalité de sa grand-mère dont elle compare l’engagement en littérature à celui d’Annie Ernaux : « elle a fait de sa vie la matière de son œuvre ». Marianne Basler salue aussi la puissance de la transmission et de l’engagement – qu’ils soient littéraires ou politiques, rappelant celle son arrière grand ‑père, Louis Piérard : « Elle était sans jugement, et sans règles absurdes. Juste à l’écoute des autres et, en présence de ses petits-enfants, à l’écoute de ceux que nous deviendrions. Elle n’avait d’autres lois que celles du partage et du respect d’autrui. »
Entre hier et demain, « écrit vraisemblablement en 1959 » nous indique la préfacière, n’a été confié à son éditeur (Stock) qu’en 1967. Sans doute, dans ce récit d’une femme quittant son mari, y avait-il cette frontière trop ténue entre la narratrice et l’autrice qui a poussé cette dernière à retarder la publication du roman. Il y a aussi peut-être ce qui donne au roman sa modernité, à la fois dans l’écriture, dans la construction et dans le traitement du sujet, reflet sans concession d’une condition – celle de la femme – dans la société belge et européenne d’alors.
Le récit nous est donné sous la forme d’un monologue, celui d’une femme en fuite, se trouvant soudain entre « hier » et « demain ». Cet « hier », c’est l’amour fou qui la liait à son mari, Gilbert, qu’elle a décidé de quitter après un épisode, encore un !, de violence conjugale. Le roman débute dans un compartiment du train d’où elle observe, à travers la vitre que fouette la pluie, « prairies inondées, des routes détrempées,(…) toute la pourriture de novembre… ». Pour seul bagage, un peu d’argent, quelques vêtements, une machine à écrire et le manuscrit inachevé d’un roman.
Ce « demain » c’est le Midi, vers lequel elle se rend, « au soleil, sur la terre sèche et joyeuse du Midi ». Entre les deux, il y a eu la rupture. Et durant ce voyage, l’ interrogation lancinante, inassouvie, sur ce qu’a été cette vie qu’elle quitte et dont les souvenirs viennent l’assaillir.
Par ce récit contemporain de l’époque de son écriture et de sa publication, le roman s’ouvre aujourd’hui, tel un miroir sans concession sur ce qu’impliquait la révolte d’une femme qui décide d’échapper aux conventions sociales. Par le style et la force de l’écriture d’une romancière qui maitrise parfaitement son art, le public de 2026 plonge littéralement dans ce qu’était la condition féminine des années 50 du siècle dernier, dans la Belgique des trente glorieuses. Gilberte Delcourt, femme « au foyer », dans une bourgeoisie confite, analyse au long de cette rêverie triste et lucide les conditions et les contraintes d’une vie qu’elle lit à l’aune de la décision qu’elle a prise, radicale, irrémédiable.
Et le roman de nous donner ainsi sa pleine mesure, celle d’aborder la complexité des êtres, confrontés au destin et aux événements que la mémoire de la narratrice convoque : l’amour fou pour Gilbert Delcourt, son mari qu’elle vient de quitter, elle « l’écrivain Mayou Eslander », cette sorte de mépris condescendant pour celle qui se veut « écrivain » (au masculin), mais aussi l’inventaire de ce qui reste à une femme mariée qui prend la décision de se révolter contre sa condition en la quittant.
Et puis, il y a, lancinante et cruelle, l’évocation de tout ce qui a nourri la jalousie, le soupçon d’être trompée, de vivre « à côté » d’un mensonge.
La romancière entrelace dans un habile mouvement de ricochets l’observation du présent (le voyage en train, le passage de la douane, l’homme et la femme qui partagent son compartiment, le manuscrit d’un roman inachevé qui permet une mise en abyme sur la vie menée par la narratrice…) et les souvenirs de l’acte violent qui a déclenché son départ, mais aussi tout ce que le couple a vécu, notamment la guerre, l’occupation, la résistance et ensuite le quotidien, si inégal au sein du couple.
Comme d’une pelote de laine, le fil de la mémoire se déroule, tandis que le train conduit la narratrice d’hier à demain…
Ce roman remarquable confirme si besoin en était, la puissance d’évocation de temps révolus que permet la fiction, tout en ouvrant large le regard sur ce qui reste aujourd’hui des combats anciens et sur ce qu’il en a couté pour les remporter. Entre hier et demain dresse le portrait d’un fragment de la société bourgeoise d’alors, de ses mensonges, de ses conventions. En achevant sa lecture, nous comprenons mieux la force d’évocation de la romancière que nous donne, dans la préface, sa petite-fille Marianne Basler.
Dans une époque où sont battues en brèche tant de valeurs conquises de haute lutte par les générations qui nous ont précédés, la réédition et la lecture de tels romans sont salutaires.
Jean Jauniaux